Alpinisme : David Labarre, les cieux sans les yeux

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Lié à  son guide par un bâton de randonnée, David Labarre, aventurier malvoyant, arpente d’un pas étonnamment assuré le sentier escarpé menant jusqu’au pic des Spijeoles, dernier sommet d’une traversée des Pyrénées, entre vélo et alpinisme, en forme de rite de passage dans le milieu des montagnards.

Le soleil n’est pas encore levé sur le cirque d’Espingo, dont le silence cérémonial est seulement rompu, au pied des cimes endormies, par le bruissement des ruisseaux, copieusement alimentés par les pluies torrentielles de la nuit.

A peine ralenti par le sol glissant et instable, David Labarre se fie dans la pénombre à  la lumière accrochée devant lui sur le sac de son binôme, Morgan Périssé, qui en vient parfois à  oublier son handicap.

«Il est tellement autonome que je ne pense pas tout le temps à  lui signaler les obstacles», raconte le guide de montagne, frappé par le «sens de l’itinéraire» et la «résistance» de son compagnon de cordée, «très attentif aux sons».

David Labarre, 33 ans, est atteint depuis l’enfance de la maladie de Stargardt, une affection de la rétine qui ne lui permet de distinguer que des formes et des taches.

Après avoir décroché une médaille d’argent en cécifoot aux Jeux paralympiques de Londres 2012, l’athlète malvoyant, originaire d’Aspet (Haute-Garonne), sur les contreforts des Pyrénées, a troqué ses crampons moulés pour ceux d’alpinisme.

«C’est une autre philosophie», explique-t-il avec humilité. «Tu n’es pas en compétition avec la montagne. Il n’y a pas de terrain délimité, avec des règles et des arbitres».

«On me demande parfois à  quoi ça sert de monter là -haut pour ne pas pouvoir profiter de la vue. Tu ne montes pas forcément pour ça, mais pour ce qui est dans tes tripes, au fond de toi».

Au fond de lui, David Labarre a le souvenir douloureux de la disparition de sa mère, dont il était très proche, lorsqu’il avait 14 ans. «C’est mon réel handicap, pas mes yeux».

Il se «rapproche» un peu d’elle à  chaque ascension, au cours desquelles les émotions se bousculent sous son casque. «Ca m’apaise. Je me sens vivant», confie-t-il. «Je n’ai pas pleuré aux JO, mais je n’ai pas pu m’en empêcher en haut du Mont-Blanc».

Encore focalisé sur la performance après avoir arrêté le football en 2015, il s’est vite attaqué, avec succès, à  deux sommets prestigieux: l’Aneto (3.404 m), point culminant des Pyrénées, et le Mont-Blanc.

Le vice-champion paralympique suit depuis une autre approche, davantage axée sur les rencontres et le partage que sur le côté purement sportif.

C’est l’esprit de son dernier défi pyrénéen, un périple «entre copains» mêlant cyclisme et alpinisme, entamé le 6 septembre à  Pau et achevé jeudi chez lui, dans son village d’Aspet, en passant par Vignemale et le mur de la cascade de Gavarnie.

Accompagné par des Pyrénéistes chevronnés (Christian Ravier, Rémi Thivel, Fred Talieu) le long de voies emblématiques, il a également gravi en tandem plusieurs cols rendus célèbres par le Tour de France (Tourmalet, Aubisque, Aspin, Peyresourde.) aux côtés de Morgan Périssé.

«C’est une belle rencontre humainement», témoigne le guide, âgé de 33 ans lui aussi. «La confrontation au handicap est très enrichissante, ça te fait relativiser tes petits soucis».

Sur la paroi rocheuse du pic des Spijeoles (3.065 m), ses mains tâtonnantes à  la recherche de prises, David Labarre voue au bout de sa corde une confiance aveugle à  ses partenaires.

«Il faut avoir peur, c’est essentiel, mais tu dois l’apprivoiser», affirme le trentenaire à  la personnalité attachante, qui ne demande qu’à  être considéré que «comme quelqu’un de normal».

Positif et volontaire, il accepte avec beaucoup d’autodérision les blagues de ses amis montagnards »” «Ce n’est pas parce que tu es handicapé que tu ne dois rien porter»; «Tiens bon, Labarre». Le signe sans doute qu’il fait désormais bien partie des leurs.

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