Bonne gouvernance et politique vertueuse au Sénégal: L'âge d'or n'est pas pour demain

Bonne gouvernance et politique vertueuse au Sénégal: L'âge d'or n'est pas pour demain

Senenews Le 2019-06-26  Source

Si le développement se mesurait à l'aune des slogans et des déclarations d'intentions, il y aurait bien longtemps que le Sénégal serait devenu la première puissance économique au monde. Bénis serions-nous d'appartenir à un pays dont la particularité est son statut de laboratoire d'idées. En effet, ce ne sont pas les idées qui nous manquent et les idéaux sont clairement définis par les politiques mêmes qui sont, au demeurant, très subtiles en tant qu'opposants et médiocres une fois au pouvoir en matière de bonne gouvernance. Depuis l'indépendance, le Sénégal se cherche une voie pour la gestion vertueuse du pays mais visiblement l'âge d'or n'est pas pour demain.

La politique est réputée être partout en Afrique un moyen efficace et un raccourci pour l'ascension sociale des politiciens. Elle a permis à d'innombrables autorités, occupant des postes stratégiques, de s'en mettre pleines les poches. De l'Afrique de l'Ouest à l'Afrique du Nord, aucun pays ne semble épargné par les détournements et corruptions même pas l'Afrique du Sud qui a pourtant payé cher pour remplacer le système de l'apartheid par un autre qui n'est pas de loin meilleur que lui. Excepté les réformes vécues sur le plan politique et des droits des citoyens, l'Afrique du Sud sous Jacob Zuma par exemple est confronté aux mêmes difficultés que celui sous Frédérik W. Deklerk. Au Sénégal aussi, la facture salée qu'ont dû payer les combattants pour l'avènement de deux alternances (2000 et 2012) n'a rien apporté comme amélioration dans la vie des Sénégalais lambda. La bonne gouvernance est visiblement la quadrature du cercle de notre cher pays.

Le pouvoir sous Abdou Diouf, entre clientélisme et échec de redressement de l'économie

En 2000, le président Abdou Diouf a notamment été sanctionné par le peuple pour avoir échoué à le sortir de la disette où il était entraîné par les différentes politiques économiques catastrophiques dont les Programmes d'ajustement structurels (PASS). Mis en ...uvre dans les années 1980, les PASS se sont soldés par un échec global malgré quelques succès connus dans certains secteurs. Comme conséquence, l'impertinence de ces réformes va pousser le chef de l'Etat à adopter des mesures drastiques dont le Plan d'Urgence d'août 1993 intervenu quelques mois avant la dévaluation du CFA le 10 janvier 1994.

Sur le plan économique, le Sénégal sous Abdou Diouf présentait un PIB très faible et un taux de chômage particulièrement élevé. D'ailleurs c'est sur ce levier de chômage des jeunes que le candidat Abdoulaye Wade va s'appuyer, comme principal thème de campagne pour l'élection présidentielle de 2000. Malgré ces difficultés économiques, le Sénégal n'était pas un bon élève en termes de bonne gouvernance. En vérité, les richesses n'étaient pas équitablement partagées et étaient sous le contrôle d'une clique qui en disposait à sa guise et à satiété. Le clientélisme avait fini par être érigé en mode de gestion et prendre en otage la répartition des ressources si maigres que le président Diouf affirmait être «un président pauvre, d'un pays pauvre». Parallèlement au clientélisme, des scandales ont été révélés au grand jour notamment avec le problème des licences de pêches avec les bateaux russes en 1992. Voilà pourquoi entre autres le président Diouf sera sanctionné d'abord aux élections très contestées de 1993 puis à la présidentielle de 2000 avec la perte du pouvoir.

Le «sopi» de Wade: une propension de mal gouvernance

Exposé partout comme porteur d'espoir, le «sopi» (changement en wolof) tant attendu ne va pas s'opérer dans la bonne gouvernance. Le pays avance surtout sur le plan infrastructurel et sur bien d'autres domaines mais un statu quo est noté dans le chapitre de la bonne gouvernance. Le «sopi» apparaît ainsi comme un simple changement de régime et de cap dans une moindre mesure. On assiste avec le président Wade au développement des pratiques peu catholiques jusque-là tues et cachées. Durant son premier mandat, les scandales financiers s'enchaînent et pour contenter les alliés de la CAP 21, le président Wade ne lésine pas sur les moyens. Ainsi chaque parti de la mouvance présidentielle reçoit-il une «subvention» mensuelle de 30 millions de CFA et discrètement. Ce procédé allait demeurer un secret s'il n'y avait pas eu de brouilles au sein du parti AJ/PADS avec la scission notée entre Mamamdou Diop Decroix et Landing Savané. Le clientélisme devient ainsi un modus operandi et va favoriser surtout la création à tout va de mouvements de soutien et de petits partis politiques à des fins alimentaires.

Avec le président Wade, on assiste à la désacralisation du chiffre «milliard». Les détournements se succèdent dans une impunité totale. En effet, de 2000 à 2012, aucun ministre (excepté Mamadou Seck qui avait démissionné pour des accusations dont il sera lavé plus tard) n'a été limogé pour manquements graves ou fautes de gestion et pourtant la réalité est accablante. Certains qui arrivaient à peine à joindre les deux bouts, avant d'entrer dans le gouvernement, se réveillent un jour si riches qu'ils n'ont plus rien à envier à Crésus. Des ministres richissimes, alors qu'ils n'ont jamais eu d'activités lucratives auparavant, Wade en a créés à suffisance. Cette manne financière dont disposent certains ministres de Wade souffrent de licéité à première vue; d'où l'enclenchement de la traque aux biens supposés mal acquis. La Cour de répression de l'enrichissement illicite (CREI) établira ainsi, après la deuxième alternance de 2012, une liste de 25 personnalités qui auraient confondu la caisse de l'Etat à leurs propres poches. Malgré la condamnation du fils de l'ancien président, Karim Wade, les détournements continuent de constituer un frein à l'économie du pays et nous voilà toujours à la case-départ.

Gouvernance sobre et vertueuse, la patrie avant le parti: les mots qui n'ont pas pu venir à bout des maux

Pour convaincre de sa bonne foi de gérer les ressources du pays en toute transparence, le président Macky Sall lance la traque des biens mal acquis mais ne s'en contente pas. Il agit dans la prévention en créant l'Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) en 2013. A ce propos, sa déclaration où il disait en substance que si la CREI est pour les autres, l'OFNAC est pour les siens, revêt une importance particulière. Malheureusement, les actes posés après la création de ladite structure montrent tout sauf la disposition du chef de l'Etat d'aller à l'assaut de la mal gouvernance. Le limogeage de sa directrice, Nafi Ngom Keita, après qu'elle avait enclenché une enquête contre les proches du président, a été un signal fort pour ce qui s'agit de la politique de l'impunité et du népotisme dont on accusait souvent le régime Wade.

Malgré différents rapports de certains corps de contrôle épinglant ses proches, le président Sall n'a jamais pris la décision de démettre les personnes incriminées et de les mettre à la disposition de la justice. Les dossiers du COUD (université de Dakar), celui des impôts et domaines avec Mamour Diallo comme principal accusé, la gabegie notée à la Poste et même l'affaire Prodac n'ont jamais eu de réponses allant dans le sens de rétablir la vérité à travers une saisine du parquet par le ministère de tutelle. Et pourtant, seul le ministre de la jeunesse d'alors, Mame Mbaye Niang, a eu à rendre le tablier pour protester contre les accusations de détournements dont il faisait objet. Contre toute attente, le théoricien de la «gouvernance sobre et vertueuse» refuse sa démission et minimise. On ne saura jamais la vérité, même après la publication d'un livre sur ce sujet par Birahim Seck de la société civile, parlant d'un bamboula de milliards de francs CFA. Sur un autre registre, le sort réservé aux 25 personnalités sur la liste de la CREI (excepté Karim Wade), devenues intouchables pour avoir rejoint le parti au pouvoir, témoigne du manque de sérieux des dirigeants actuels, exécutif comme judiciaire.

L'âge d'or de la bonne gouvernance n'est pas pour demain. L'éthique dans la politique, non plus. En observant le partage du gâteau national, avec le recasement des partisans par la création d'institutions budgétivores et inutiles telles que le Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT) et le Conseil économique social et environnemental (CESE), on se rend compte que Macky Sall, tout comme ses prédécesseurs, est aussi mû par le désir de placer ses hommes et pas forcément répondre aux besoins du peuple de façon idoine. Voilà pourquoi l'éclatement du scandale présumé sur le pétrole ne peut lui être toléré. Il est inacceptable, de la part du peuple, d'accepter pour Macky (la patrimonialisation du pouvoir) ce qu'il a refusé à Abdoulaye Wade. Surtout pas qu'après le président Sall s'était juré de ne jamais nommer son frère à un poste quelconque.

Ababacar Gaye

[emailprotected]

Nous vous recommandons