Coworking : la rude bataille des espaces kényans pour survivre au Covid-19

Coworking : la rude bataille des espaces kényans pour survivre au Covid-19

Sen360 Il y'a 2 semaines

REPORTAGE. Au regard des exigences imposées par la distanciation sociale, les espaces de coworking ont été fortement impactés et ont dû repenser les modes de travail.

« Aujourd'hui est un jour parfait pour commencer vivre ton rêve ». Accrochée au mur dans un cadre blanc, cette devise orne avec d'autres du même type l'espace tout en bois d'une antenne de l'espace de coworking The Foundry (« La Fonderie »). Conçue comme un encouragement, l'inscription en devient presque oppressante dans le contexte actuel tant l'espace est déserté. « Normalement, nous avons 46 postes de travail ; seuls 5 sont occupés en ce moment », regrette Nyawira l'accueil.

Une poignée de kilomètres au sud-ouest de l, Kilimani, quartier plébiscité par les entrepreneurs, David Disch, cofondateur d'une start-up de l'économie sociale et solidaire hébergée au sein de The Kijiji (« le village » en swahili) dresse le même constat désabusé : « Ce n'est pas aussi vivant que ça l'était. » Dans le bureau qu'il loue, ils sont habituellement une dizaine travailler de concert. Aujourd'hui, ils ne sont que deux. Quelques vestiges d'une réunion passée habitent encore l'endroit, comme ces mots inscrits au marqueur rouge sur le tableau Velleda : « Company values ». Tandis qu, sur la porte d'entrée de l'espace commun, un écriteau rappelle : « Le Kijiji est ouvert ses membres, mais l'équipe a limité ses heures de bureau pour pratiquer la distanciation sociale et aider réduire la propagation du virus Covid-19. » Dans le contexte de crise sanitaire, l'expansion des espaces de coworking entamée au Kenya en 2015 s'est freinée brutalement. Alors même qu'elle s'annonçait prometteuse…

Ces lieux de travail conviviaux sont apparus dans le pays autour de 2012. « Avant cela, il y avait des centres d'affaires, des cybercafés et des bureaux. Ils ont ouvert la voie », note Nyambura Gichohi, cofondatrice d'Ikigai, un espace de coworking tout en verdure qui compte trois antennes dans la capitale.

Depuis, de telles structures ont fleuri. Selon une étude conduite par l'entreprise américaine JLL, en 2018, on comptait 19 coworkings Nairobi et 170 dans l'ensemble de l'Afrique subsaharienne. « Je ne serais pas surprise si ce nombre doublait ou triplait dans les prochaines années », ajoute Nyambura.

Au Kenya, l'offre, pléthorique, se décline sous différentes formes : espaces individuels de travail, adresses d'hébergement physique et légal d'entreprises, incubateurs de start-up…, quantité de besoins sont couverts par ces lieux qui sont également les plateformes de structuration d'écosystèmes. D'où, parfois, une spécialisation par secteurs, l'instar de The Kijiji dédié aux social businesses ou d'iHub concentré sur les technologies de l'information et de la communication. D'autres, comme Nairobi Garage ou Ikigai, hébergent des entreprises de taille variable (PME et multinationales) et jouent la carte du multisectoriel. Cette diversité, Roy Wachira, cofondateur de The Foundry, y tient : « Les coworkers se côtoient plus, car ils ne sont pas en compétition. C'est comme ça qu'on peut faire de l'innovation. »

À cette riche palette des secteurs représentés s'allie une variété de types d'espaces, allant d'immeubles ultramodernes des bureaux en palettes de bois, en passant par des maisons avec jardins. Ce qui se traduit aussi dans la gamme tarifaire, très large. Les abonnements sont journaliers (autour de 1 000 shillings kényans en moyenne [environ 10 euros]), bimensuels ou mensuels pour des engagements qui varient dans leur durée. Les espaces, eux, comportent une vingtaine de postes de travail sur quelques mètres carrés pour les plus petits des centaines de postes sur des dizaines de milliers de mètres carrés pour d'autres.

Et si l'offre est concentrée Nairobi, d'autres villes comme Eldoret et Kisumu dans l'ouest du pays ou Mombasa dans l'est bénéficient de leurs propres coworkings. Les formules varient selon l'implantation locale. Ainsi Cindy Ondego a-t-elle fondé MombasaWorks en octobre 2018 avec pour projet de « soutenir davantage les entreprises impact tout en offrant un autre récit pour le business Mombasa ».

Quel que soit le lieu, l'aspect communautaire reste au cœur de toutes les démarches. Aussi, d'autres types de structures offrent un espace physique leur communauté. C'est le cas du club d'entrepreneurs Metta : « Nous ne sommes pas un coworking. Notre communauté utilise notre espace comme un second lieu de travail », affirme Esther Mwikali, sa nouvelle directrice. C'est le cas également de Pawa254, plateforme militante, qui a fermé le 4 juin son espace AAYMCA. « J'ai essayé de contacter Boniface [Mwangi, le fondateur de Pawa254] pour voir ce que l'on pouvait faire pour nous entraider. Je me sens proche de la démarche artistique et militante du lieu », souligne Roy de The Foundry, ancien photographe.

Un écosystème touché de plein fouet par le Covid-19

La période s'avère complexe pour ces lieux de travail en commun. « J'ai tout simplement dû fermer, et je ne rouvrirai pas avant que tout le monde se sente l'aise l'idée de revenir. Pas avant août ou septembre », regrette Cindy, dépitée. « C'est dévastateur pour nos communautés. L'équipe travaille dur pour garder la tête hors de l'eau. En plus, le soutien est axé sur la santé, les gens négligent l'innovation », insistent Aidah Ng'ang'a et Esther Mwikali de Metta.

Bien entendu, les espaces ont adapté leurs offres. La plupart n'ouvrent que pour leurs membres, avec des mesures d'hygiène renforcées. Les salles de réunion en revanche, habituellement louées – une part importante des revenus –, ne sont plus disponibles pour les clients extérieurs.

Certains espaces ont diminué leurs tarifs en « période Covid ». D'autres ne peuvent tout simplement pas se le permettre. « Les prix sont déj tellement bas, c'est difficile de les réduire plus », indique Freyja Oddsd³ttir, cofondatrice de Kijiji où l'abonnement temps partiel, une journée par semaine, est 3 600 shillings kényans le mois (environ 30 euros).

En plus d'un soutien psychologique pour ses membres, la plateforme Metta a opté pour l'information. « Nous nous efforçons de produire du contenu de qualité pour notre communauté », insiste Esther. Cela passe par des webinars, des programmes en partenariat avec des entreprises et des études sectorielles.

Des structures l'image d'Ikigai ont axé leur soutien sur la sécurité et la santé. « Nous continuons de soutenir nos membres par des appels téléphoniques et des mails, des conseils de bien-être, des playlists musicales et des ressources éducatives », explique Nyambura. Et de poursuivre : « En collaboration avec le Workplace Operator Readiness Council, un groupe de grands opérateurs de lieux de travail du monde entier, nous avons publié un « Playbook ». Nous espérons qu'il guidera les entreprises dans leurs stratégies de réouverture. » En parallèle, Ikigai a créé un programme intitulé « Kaizen » pour garantir la sécurité des utilisateurs de ses lieux, en optant, par exemple, pour l'utilisation de technologies réduisant les points de contact entre personnel, membres et visiteurs.

Convivialité encore quand les dirigeants des espaces de coworking partagent entre eux les bonnes pratiques : « Nous échangeons beaucoup, nous nous soutenons les uns les autres », confirme Roy de The Foundry. La crise oblige en effet repenser son modèle, sur le court comme sur le long terme.

Des business models et des modes de travail repenser

« Dans un mois, nous aurons une idée de qui revient. Je suis quelque part curieuse de voir la manière dont les modèles vont s'adapter, particulièrement si nous devons dédensifier les espaces de 40 % », reprend Nyambura. Le moment est d'autant plus singulier que de nouvelles circulations entre les différents espaces naissent. « Avec la crise, plusieurs boîtes ont dû réduire leurs effectifs. Aussi, nous avons vu des entreprises hébergées dans des espaces de coworking plus grands toquer notre porte », indique Roy. L'idée d'une petite communauté soudée semble primer Nairobi, où le marché de l'immobilier est sauvage. « Nous préférons les contrats longs, au moins 6 mois et plutôt un an », reprend Roy.

D'autant que, entre-temps, de nombreux membres ont constaté qu'ils pouvaient tout fait travailler depuis chez eux. « Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous avons essayé de les aider dans cette démarche, afin d'ajouter de la valeur », précise Nyambura. Car les espaces de coworking sont aussi les lieux de réflexion et de conception des modes de travail de demain.

Enfin, voil venue l'heure de repenser le public et l'identité même de sa structure. Pour beaucoup, la balance « expatriés/Kényans » penche en faveur des premiers. Or, la crise a montré qu'ils pouvaient subitement se retirer. « Il y a une glamourisation de l'économie kényane et de l'African Savannah. La pandémie commence montrer que nous nageons nus », résume Roy.

Note d'espoir, tout de même : « L'équipe qui a intégré Kijiji il y a tout juste deux semaines travaille sur les interventions auprès des communautés pendant le Covid. Ils ont déj établi des synergies avec une autre entreprise de plateforme mobile que nous hébergeons. Ils vont se soutenir », conclut Freyja.

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