De Bandung au Printemps arabe ou le basculement des mondes (Par Scandre HACHEM)

De Bandung au Printemps arabe ou le basculement des mondes (Par Scandre HACHEM)

Senenews Le 2019-11-14  Source

Je voudrais remercier ici le professeur Souleymane Bachir Diagne pour avoir réhabilité Bandung, ayant évoqué cet événement majeur dans l'émergence de ce qui a été convenu d'appeler le tiers-monde lors du dernier débat organisé dans le cadre des » Ateliers de la pensée», colloque qui s'est tenu Dakar du 30 octobre au 2 novembre, et dont la thématique était justement le basculement des mondes. Ce texte est un hommage celui-ci.

Bandung signe en effet l'irruption brutale des pays coloniaux qui, pour la première fois il y a plus d'un siècle, voire bien plus selon le point de vue d'où l'on se place, sans demander la permission, sans se préoccuper de ce qu'en penseront ou diront les maîtres, se réunissent, disent leur existence en tant que nations debout, leur soif et leur volonté de liberté et d'indépendance, disent leur affirmation de dignité, les proclament en tant qu'être libres en droit et en fait.

Ils disent ce que les peuples du Printemps arabe diront près de soixante ans plus tard «?a suffit !», «Kifaaya !», ce que d'autres peuples proclameront leur suite et continuent de proclamer, en Europe, aux Etats-Unis, en Afrique, en Amérique latine et en Asie, et continuent et continueront de proclamer. Printemps arabe qui dit, en écho, la dignité, l'égalité et le social ce que Bandung avait proclamé, la dignité, l'indépendance et la liberté.

Bandung semblait «disparu» de l'horizon médiatique, noyé dans un oubli de ce qui avait été formaté en échec. Ce coup de tonnerre, les maîtres l'avaient en réalité en horreur et se devaient de le voiler et de le rejeter loin de la mémoire des hommes. Ce qui fût en grande partie un succès. Mais l'histoire travaille, ...uvre et se fraye son chemin.

Elle sait fait revivre ses moments lors de rencontres de ses plaques tectoniques, avec ses secousses et ses électrochocs, les rappeler nos mémoires et les propulser une seconde vie qui éclaire le nouveau moment historique qui prend naissance et fait irruption son tour. Et l'on peut alors comprendre combien le Printemps arabe donne corps, en tant qu'ouverture d'une ère de bouleversements sociaux, Bandung qui a ouvert une ère de bouleversements politiques, une ère où le monde du Sud opère un basculement social planétaire pour donner suite et sens l'ère du basculement politique des mondes ouverte par Bandung.

La Conférence, qui réunit vingt-neuf pays africains et asiatiques, indépendants ou encore sous le joug colonial, avec ses principales figures Nehru, Soekarno, Zhou Enlaï, Nasser, Nkrumah, Aït Ahmed et Sihanouk, est aussi , et de fait, une réponse aux deux boucheries mondiales qui vont exacerber la nécessité, leur volonté et leur détermination se libérer et s'extraire enfin du joug des puissances occidentales qui, par-del leurs discours humanistes, ont systématiquement apporté soumission, misère et massacres.

Il a fallu près de six décennies pour que Bandung donne toute sa mesure et mue en mobilisations sociales exigeant, non l'égalité factice se réalisantdans l'isoloir des urnes, mais l'égalité sociale se réalisant dans la vie quotidienne, égalité sociale se nourrir, s'habiller, se loger, s'instruire, se soigner, de façon honorable, dans toute sa dignité, de la même dignité que porte en lui tout citoyen.

Dire toute sa répulsion d'un système dont le but principal est le profit maximal des plus riches et porte en lui, intrinsèquement, le développement inexorable des inégalités sociales, politiques, économiques, jusqu' l'extension continue des cercles concentriques de la pauvreté et de la précarité, jusqu' leur exclusion et leur relégation hors du champ de la vision des oligarchies, comme des classes moyennes supérieures qu'il faut absolument préserver d'une éventuelle empathie susceptible d'élan de solidarité et de prise de conscience de leur propre aliénation.

Mais ce lent cheminement de l'histoire, avec ses moments de sommeil et ses accélérations, nous dit aussi que cette ère nouvelle est l pour durer, que les répliques de ce nouveau cycle de l'histoire, l'instar des tremblements de terre, produira de nombreuses répliques, non des jours et des semaines, mais des années et des décennies durant. Qu'il est alors nécessaire d'intégrer cette donnée dans l'analyse des mobilisations en cours, dans l'élaboration de solutions, dans la persévérance dans l'action.

C'est l'avenir des sociétés reconstruire, des coopérations entre peuples, nations, régions et continents remodeler. C'est donc dire la nécessité d'élaborer les réponses aux exigences formulées selon les nécessités du temps court mais toujours articulées dans un rapport au développement pragmatique de l'imprévisible et de l'inattendu du temps long.

Cependant, contrairement l'ère ouverte par Bandung qui a développé une gestation de plusieurs décennies pour ouvrir une ère de bouleversement social, cette dernière porte en elle, comme en une grossesse prématurée et accélérée, les prémisses d'un bouleversement de l'économie et de ses rapports de production et de distribution.

En effet, bouleversement social et bouleversement économique se conjuguent et se fécondent mutuellement. Car comment mettre en cause l'explosion des inégalités sociales sans remettre en cause les rapports de production et de distribution ? Les oligarchies financières et politico-technocratiques vont elles se payer de nouveau le luxe d'envoyer les peuples du monde jusque dans de nouvelles boucheries mondiales dans l'espoir fou de conserver le privilège de profits toujours plus grands ? Devront-elles, après maints carnages, se résoudre une nouvelle politique de partage, sinon plus équitable, du moins moins scandaleuse ? Les peuples qui auront ou non été poussés bout et auront payé le prix de toutes ces extrémités se contenteront-ils d'en rester l ?

Le monde ancien se débat pour ne pas mourir et, dans cette lente agonie, produit des monstres de plus en plus hideux. Les peuples en mobilisation se battent et se frayent des chemins et des sentiers vers un nouveau monde visage humain.

Dans ce monde qui émerge, mis sur orbite par Bandung, des hommes et des femmes continuent de rêver ce monde, refusent de laisser s'émousser en eux l'espoir de nouveaux rapports économiques fondés selon un principe de coopération et de gestion directe par tous les acteurs concernés, les détenteurs du capital comme les détenteurs du travail, non dans le but premier du profit, mais dans le but premier de la satisfaction des besoins sociaux, humains et environnementaux. Non une cogestion mais une co-élaboration et une co-direction des investisseurs et des producteurs eux-mêmes pour le bien-être de la société.

Et fonder notre rapport au monde sur nos valeurs, ouvertes, inclusives et accueillantes. Sans pour autant se laisser abuser par les politiques de séduction diverses, variées et o combien efficaces, de ceux qui ne renonceront jamais être nos maîtres.

Scandre HACHEM

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