DEGUERPISSEMENT MUSCLE A LA CITE TERME-SUD DE OUAKAM : Quand le foncier déchire anciens et actuels militaires

DEGUERPISSEMENT MUSCLE A LA CITE TERME-SUD DE OUAKAM : Quand le foncier déchire anciens et actuels militaires

Enqueteplus Le 2020-10-01  Source

Les habitants de la cité Terme-Sud se sont farouchement opposés l'opération de déguerpissement menée hier par la Comico. Ils dénoncent une injustice et un comportement inhumain.

La journée d'hier a sûrement été la plus longue pour les familles d'anciens militaires logées la cité Terme-Sud de Ouakam. A l'entrée principale, se mêlent gaz lacrymogène et fumée noire émanant de plusieurs pneus brûlés. En cette mi-journée, l'ambiance est électrique. Les jeunes de ces familles sommées de quitter les lieux utilisent les jets de pierre pour barrer la route l'armée. La gendarmerie a, quant elle, sorti la grande artillerie: plus d'une dizaine de ses véhicules sont déployés. Et les trois autres entrées de la cité quadrillées.

Le soleil est brûlant certes, mais aucun riverain ne profite de l'ombre des arbres. Sur les visages, se lisent tristesse, consternation et désespoir. Car, ce soir, beaucoup dormiront la belle étoile. A l'intérieur de la cité, aux alentours du terrain de football, les cris d'une vieille dame ne laissent personne indifférent. "Nous avons vécu ici pendant 45 ans! Comment peut-on nous jeter de la sorte comme des malpropres' Je n'aurais jamais imaginé une telle scène. Vous êtes sans coeur!'' hurle mère Diagne, la chevelure toute blanche.

Dépitée, elle n'arrête pas de tourner en rond. Ses fils font preuve de beaucoup d'ardeur pour la maintenir en place.

De l'autre côté de la route, la scène est insoutenable. Les membres d'une famille sortent un par un sous le regard impuissant de leurs voisins. Devant le portail, tous leurs effets sont déposés ç et l. Sommiers, ustensiles, tables, fauteuils, armoires' Les éléments de la Dscos en tenue rouge-noir s'attèlent sortir tout le reste du matériel. De cette même demeure, un vieillard, s'appuyant sur ses béquilles, sort difficilement, la tête baissée. Il a perdu une partie de sa jambe gauche. L'une des filles de la famille, foulard noué autour des reins, est en pleurs' "Toute notre dignité est aujourd'hui exposée, bafouée'', murmure-t-elle.

Pendant ce temps, la mère de famille s'est évanouie, après plusieurs cris et pleurs. Dans les rangs de la presse, certains ne peuvent retenir leurs larmes. Pendant que les femmes protègent les enfants ou expriment leur amertume par des cris de détresse, les hommes, eux, affrontent les militaires. Beaucoup parmi eux ont été interpellés. Des blessés, il y en a aussi. Les échauffourées ont commencé dès 6 h du matin et 13 h, la tension était toujours aussi vive.

Mohamed Lamine Soumah, ancien combattant également victime de déguerpissement, confie: "Nous demandons au président Macky Sall, en tant que chef suprême des armées, de laisser cette affaire avant que le pire ne se produise. Parmi ceux qui vivent ici, il y a les premiers pilotes de l'armée sénégalaise. On ne les déshonore jamais. Ils sont capables de se tirer une balle dans la tête. Cette situation peut donner lieu une mutinerie.'' L'homme a les yeux rougis par les larmes.

La Dirpa s'explique

Selon la Direction des relations publiques des armées (Dirpa), "par arrêt n°48, la Cour suprême a confirmé la pleine propriété de la Comico sur l'extrait du titre foncier 1143/Nga sis Ouakam Terme-Sud, qu'elle a acquis titre onéreux auprès de l'Etat du Sénégal, le 16 octobre 2018''.

Dans un communiqué, elle précise: "La Comico a été confirmée dans ses droits par une décision de justice définitive. La Dscos a été saisie et toutes les dispositions seront prises pour la poursuite des programmes d'habitat au profit des adhérents de la coopérative qui sont constitués de militaires de l'armée, de la gendarmerie nationale et de la brigade nationale des sapeurs-pompiers et de membres des corps paramilitaires.''

A ce jour, l'espace est occupé par 79 familles d'anciens militaires. Ces derniers ont bénéficié de ces logements par nécessité de service. C'est dire que le conflit actuel a lieu entre frères d'armes, car la Comico est un domaine de l'armée. Toutefois, la population affirme que ce déguerpissement est mu par d'autres intérêts.

"Ces militaires n'appliquent que des ordres, mais on sait très bien qui est derrière tout cela. Les commanditaires auraient dû venir rencontrer la population, discuter avec elle, avant d'utiliser la force. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'ils sont en train de créer une rébellion. En réalité, ce sont des étrangers tels que des Turcs qui ont acheté ces terrains et des commerçants de Sandaga turcs. On se bat, parce que nos grands-parents ont combattu pour le Sénégal. Mon grand-père a combattu pendant la guerre de 1939-1945. Mon frère a suivi ses traces. Ce sont nos grands-parents qui conduisaient tous ces véhicules de l'armée'', martèle Abdoulaye Samb, un riverain.

"Nous interpellons directement le président?''

Tout comme lui, les habitants reconnaissent avoir reçu des sommations. Mais, selon eux, rien n'était clair dans le document. Ils ne comprenaient pas l'utilité, pour la Comico, d'avoir un site de plus. Depuis 2011, les deux parties défilent au tribunal de grande instance de Dakar et le 28 août 2020, selon la Dirpa, le juge des référés a décidé que la Comico peut continuer la procédure d'expulsion sans délai et sans nouveau référé.

"Nous interpellons directement le président de la République. Peut-être qu'il n'est pas au courant de ce qui se passe. On lui demande de laisser nos maisons, nos familles. On n'a nulle part où aller et ceux qui nous chassent aujourd'hui ne s'intéressent pas cela. Déj que, dans l'armée, il faut 50 ans de service pour avoir une maison pour un militaire type, moins qu'il touche la corruption. Quand on déguerpit, on prévoit un site de recasement, mais on ne chasse pas d'honnêtes citoyens pour loger des commerçants. Nous sommes prêts nous battre jusqu' notre dernier souffle. De toute façon, nous sommes déj morts d'une certaine manière. On laisse Dieu celui qui est derrière cette injustice'', ajoute notre interlocuteur.

Les maisons de ces ex-militaires sont vidées une une par la Dscos. L'accusé principal sur toutes les lèvres n'est autre que le général Birame Diop, Chef d'Etat-major général des armées. Selon Aida Ndour, membre du Collectif des habitants de la cité Terme-Sud, "Birame Diop a comme mission le déguerpissement de nos familles. C'est lui qui se cache derrière la Comico. Pourtant, il a mangé et bu avec nos maris. Ils sont de la même génération. Aujourd'hui, voil comment ils nous le remboursent. Mais Birame ne peut pas être plus fort qu'un Etat. Nous interpellons le président Macky Sall, car il y a des femmes parmi nous qui ont leurs maris en mission. Que vont-elles fairé''.

"Notre bail est terminé depuis 1994''

Quelques minutes plus tôt, un ancien combattant, répondant au nom de père Sow, a essayé de s'immoler la porte de sa maison. Il a été évacué d'urgence par les sapeurs-pompiers. Le désespoir dans la voix, Aida Ndour poursuit: "Notre bail est terminé depuis 1994. Donc, on a fait la demande aux autorités compétentes. On a fait toutes les démarches pour obtenir de nouveaux terrains. Nous avons même rencontré le président Abdoulaye Wade. Ce dernier a promis qu'il ne toucherait aucune famille de militaire et lorsqu'il parlait, Macky Sall était ses côtés. On pensait qu' son accession au pouvoir, il allait continuer de suivre le dossier. Mais je me rends compte que depuis qu'il est l, il ne fait que détruire tout ce qu'Abdoulaye Wade a construit. L'Etat est une continuité. Il devait suivre cette question. Aujourd'hui, c'est l'Etat qui met la porte d'anciens militaires, des hommes de tenue. Il n'y a pas plus vilain que cela.''

Pour ses voisines et elle, l'argent de la coopérative de leurs maris pourrait bien servir acheter ces terrains. Elles ajoutent que le même problème s'était posé pour la douane et la police. Toutefois, leurs généraux respectifs s'étaient mobilisés afin de leur trouver de nouveaux terrains.

La population de la cité Terme-Sud accuse, en outre, le maire de Ouakam et le Jaraaf de complot.

REACTIONS

AIDA NDOUR, Membre du Collectif des habitants de la cité Terme-Sud

"Combien de femmes ont perdu leurs maris cause de la guerré''

"Pendant combien d'années nos maris ont payé pour ces logements' On fait des ponctions sur leurs salaires pour ces logements; personne ne nous les a offerts. Que ce soit clair, et les ponctions continuent. Où sont ces milliards, pour ceux qui ont vécu ici 30 ans 40 ans' Même si, aujourd'hui, ils veulent vendre ces terrains, c'est nous qui devrions être les premiers acheteurs.

Combien de femmes ont perdu leurs maris cause de la guerré Par un simple coup de fil, ta vie bascule, car on t'annonce le décès de ton mari. Certains font de belles promesses leurs épouses avant de partir. Celles-ci se mettent rêver pour être réveillées un matin par un téléphone qui sonne. On t'annonce qu'il est mort. D'autres ont perdu leurs jambes, ils sont l dans ces maisons. Toutes ces blessures, toute cette souffrance, parce qu'ils ont participé des guerres, parce qu'ils ont servi le Sénégal. Nos généraux devraient sortir et nous soutenir.

On ne demande pas de faveur. Qu'ils nous vendent ces terrains et même si on évalue leur valeur, ce sont eux qui devront nous rembourser, parce que nous avons cotisé des milliards. Nous nous adressons au président Macky Sall, père de la nation, afin qu'il reconsidère la situation. Ici, vivent des hauts gradés de l'armée avec leurs familles. Que toutes ces personnes qui abusent de leur pouvoir se souviennent que nous allons tous mourir et nous serons enterrés de la même manière. Personne ne possède rien sur cette terre.''


GUY MARIUS SAGNA (Frapp)

"Coup d'Etat militaire foncier''

"Coup d'Etat militaire foncier : le chef d'Etat-major général des armées (Cemga) Birame Diop, élevé au grade de "grand tailleur foncier'. Les hauts gradés de l'APR se jettent aujourd'hui sur 557 parcelles du hangar des pèlerins de l'ancien aéroport.Certains hauts gradés de l'armée veulent leur part de ce "paaco' national et bavent sur les maisons du quartier Terme-Sud occupées depuis 40 ans au moins.Le président Macky Sall a dit ces généraux : "Qu'allez-vous faire des résidents ?"

Réponse de l'armée : "ici, c'est l'armée. On donne des ordres et ils exécuteront." Comment l'armée peut-elle prétendre qu'un site est nu, alors qu'il y a des maisons habitées ? Nous tiendrons le Cemga Birame Diop et le président Macky Sall pour responsables des blessés et morts, car les résidents de Terme-Sud vont se battre.''

EMMANUELLA MARAME FAYE

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