DJIBRIL SAMB, HEGEL ET L’AFRIQUE

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C ette présente note de lecture rend compte essentiellement de trois thèmes majeurs du livre : le philosophe et la philosophie, la suite du « long colloque singulier avec Hegel » (Samb, 2020, p. 18) et la notion d’Etat civilisateur, un concept-clé de la philosophie politique de Djibril Samb.

UN HUMANISTE RADICAL

 Ce livre est d’abord celui d’un philosophe qui se définit comme un « humaniste radical » (Le Soleil du 7 janvier 2019) qui se soucie de la « condition humaine ». Il adopte la philosophie comme « une manière de vivre » et « une manière de comprendre le monde » (Samb, 2020, p.50). C’est pourquoi, il écrit : « La philosophie engage d’abord ma vie en tant qu’humain concret, individuellement déterminé, responsable néanmoins de toute la condition humaine, et même de celle du vivant. Je cherche à  être le plus humain possible, c’està -dire le plus radicalement humain » (Samb, 2020, p. 309).
Le projet philosophique de Djibril Samb est au service de l’humain: « Rien n’est plus important que l’humain. On ne peut donc rien dire de plus essentiel que l’humain » (Samb, 2020, p. 40). Djibril Samb rappelle aussi que la philosophie doit éviter de se détacher de la vie, sinon elle serait sans intérêt pour l’humain qui reste la référence suprême: « Une philosophie qui ne sert pas la vie ne sert à  rien. Une philosophie qui sert la vie doit d’abord servir dans la vie » (Samb, 2020, p. 50).

Ainsi, la philosophie doit être au service de l’humain et de la préservation de l’intégrité et de la dignité humaines. C’est pour cette raison que le philosophe met la dignité et l’intégrité au-dessus de toute considération : « Il ne peut jamais être tolérable qu’il soit porté atteinte à  la dignité de l’humaine condition parce qu’elle est la norme suprême du vivant humain » (Samb, 2020, p. 35). L’auteur définit l’« intégrité » et la « dignité », deux concepts majeurs de son système philosophique. Il souligne pour le premier terme : « L’intégrité, c’est ce qui est constitutif de tout étant considéré dans ce qui le constitue dans sa nature propre intrinsèquement prise. Est intègre ce à  quoi il ne manque rien de ce qui lui est constitutif, autrement dit ce qui jouit de toutes les parties qui le constituent » (Samb, 2020, p. 103). Quant au second terme, la dignité, il donne cette définition d’obédience kantienne : « La dignité de l’humain signifie que celui-ci est toujours à  considérer comme fin, non comme moyen » (Samb, 2020, p. 103).

Par conséquent, la dignité et l’intégrité de l’humain bénéficient d’une inviolabilité fondamentale. C’est donc en philosophe qui se soucie de la condition humaine que Djibril Samb étudie Hegel afin de corriger ses préjugements sur les Noirs d’Afrique. Il rétablit la vérité des faits. En ce sens, il continue l’entreprise de réhabilitation de l’Afrique dans l’histoire commencée dans le tome 3 de L’heur de philosopher la nuit et le jour (2017). Ainsi, ce présent volume est la suite de la confrontation qui oppose l’auteur à  Hegel sur l’Afrique.

LE COLLOQUE SINGULIER AVEC HEGEL

Dans le tome 3 de L’heur de philosopher la nuit et le jour (2017), Quand philosopher c’est vivre, Djibril Samb fait un corps-à -corps sans concession avec le texte de Hegel pour débusquer tous ses préjugés sur l’Afrique noire. Il annonce lui-même la lutte sans merci qu’il a décidé de mener contre le philosophe allemand : « J’entreprends une rude confrontation avec Hegel » (Samb, 2019, p. 225). Tout au long de l’année 2018, Djibril Samb fait intervenir, comme un témoin à  charge, un autre penseur allemand, Johann Gottfried Von Herder (1744-1803), moins connu que Hegel, mais « beaucoup plus éclairé que lui sur tout ce qui touche à  l’humaine condition » (Samb, p. 19). L’auteur présente aux lecteurs les deux volumes des Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité de Herder. Cette traduction est publiée à  Paris chez Levrault, en 1834, trente ans après la mort de Herder intervenue en 1803.

l’époque, Hegel a trente-trois ans et exerce à  Iéna. C’est pourquoi selon l’auteur : « Herder et Hegel ne sont pas de la même génération, mais ils sont contemporains » (Samb, 2020, p.24). Herder prend le contrepied de Hegel sur sa division arbitraire de la terre qui aboutit à  ravaler les Noirs d’Afrique au rang de soushommes. Herder, plus soucieux de la diversité de l’humain, corrige cette hérésie : «Toute la terre est faite pour [l’homme], il est fait pour toute la terre » (cité par Samb, 2020, p. 29). Djibril Samb mobilise Herder pour mettre à  nu les idées fantaisistes de Hegel sur l’Afrique : « Herder ne trace aucun lieu privilégié pour accueillir l’humaine condition qui est partout chez elle » (Samb, 2020, p. 29). Pour le philosophe sénégalais, Herder, en « homme honnête » (Samb, 2020, p. 34) reconnaît les limites de la géographie de son époque qui connaît l’Afrique trop imparfaitement. En ce sens, Djibril Samb célèbre la modernité de Herder qui a « le sentiment d’un contemporain éduqué » (Samb, 2020, p. 35).

L’auteur souligne qu’Antonio Cavazzi (1621-1678) est « l’une des principales sources de Hegel » (Samb, 2020, p. 9). Son ouvrage Istorica descrittione ‘de tre regni Congo, Matamba e Angola situati nell ‘Ethiopia inferiore occidentale e delle missioni apostoliche esercitatevi da reliogisi capuccini (1690) est traduit en français en 1732 par le Père] Labat (1663-1738), sous le titre de La relation historique de l’Ethiopie occidentale. Djibril Samb soutient que la traduction du Père Labat est douteuse, car ce dernier assume lui-même qu’il a « traduit librement » (cité par Samb, 2020, p.126), c’est-à -dire qu’il a réécrit le texte en y intégrant ses propres préoccupations. Le processus de la rédaction de l’ouvrage de Cavazzi montre que nous avons affaire à  un « texte composite » (Samb, 2020, p. 126) sur lequel beaucoup de mains ont travaillé, notamment le Père Fortuné Alamandini qui a réécrit la version agréée par la Congrégation. C’est pour cette raison que Djibril Samb (2020, p. 126) soutient que : « la traduction n’est pas fidèle et ne prétend à  aucune fidélité et […] l’ensemble du texte traduit n’est pas d’une seule main ». C’est en lisant l’ouvrage de Cavazzi que l’on comprend mieux les erreurs qui se trouvent dans Leçons sur la philosophie de l’histoire de Hegel. Ce dernier ne fait que reproduire une vision sur l’Afrique déjà  présente chez Cavazzi. Hegel ne prend aucun recul par rapport aux thèses erronées sur l’Afrique : « Il ne fait que reprendre Cavazzi » (Samb, 2020, p. 146).

Pourtant, la première tâche du philosophe demeure de tout soumettre à  l’épreuve de la critique. Hegel reprend les préjugements et les absurdités de Cavazzi en présentant les Nègres comme des sous-hommes, des êtres qui ignorent tout simplement la morale. Djibril Samb (2020, p. 157) dénonce les vues biaisées de Cavazzi : « Il paraît essentiel aux missionnaires de présenter les autochtones comme les pires barbares que l’on puisse imaginer. cet effet, aucun excès, aucune exagération, aucune affabulation même, ne leur répugnent. Ils controuvent des faits insolites et rebutants, et les organisent dans des récits abracadabrantesques. Dans tous les cas, tout ce qui relève de l’anormal, comme il en existe dans toutes les sociétés humaines, est pris mauvaisement, car il s’agit de justifier coà»te que coà»te leur mission civilisatrice ».

Ces missionnaires présentent la colonisation comme une « Å“uvre de civilisation » (Samb, 2020, p. 128). Le philosophe de Tà¼bingen récupère ces thèses obscures sur l’Afrique et sur les Noirs sans recul : «Comme les missionnaires, plus tard Hegel n’aura aucun scrupule à  accorder foi aux récits exorbitamment conçus et insistera encore plus lourdement sur la mauvaiseté des comportements indigènes. D’ailleurs, pour les indigènes, la morale n’a pas de sens » (Samb, 2020, p. 157-158). Contrairement à  Hegel, qui établit une division et une hiérarchisation dans la communauté des hommes, Herder, insiste davantage sur l’unité du genre humain. En cela, pour Djibril Samb, Herder est plus soucieux de la condition humaine : « En humaniste lucide, il refuse toute justification à  la traite négrière. Les négriers sont  »notés d’infamie » et il les traite de  »brigands » et de  »voleurs d’hommes ». Il se distingue de Hegel par un esprit beaucoup plus scientifique dans la mesure o๠il s’efforce constamment de distinguer les faits établis et les conjectures […]» (Samb, 2020, p. 161).

LE CONCEPT D’ETAT CIVILISATEUR

Djibril Samb approfondit sa philosophie politique dont les linéaments sont exposés dans les volumes antérieurs. La paix, « expression de la santé d’une cité » (Samb, Comprendre la laà¯cité, Dakar, 2005, p. 73), est la finalité de la politique. C’est pourquoi il considère que la violence ne constitue jamais une solution : « La splendeur d’une idée, son attrait et son charme consistent précisément en ceci, qu’elle ne se laisse jamais couler dans le moule de la violence » (Samb, 2020, p. 38). Les idées ne doivent pas s’imposer par la violence, mais par la force de la persuasion.

La violence est corruption : « Toute idée, si généreuse qu’elle soit, qui cherche à  s’imposer par la violence sera corrompue par celle-ci » (Samb, 2020, p. 90). Le concept d’« Etat civilisateur » est au cÅ“ur des méditations du philosophe sénégalais. La notion d’« Etat civilisateur » tire sa source d’un vaste mouvement de rénovation philosophique, scientifique, intellectuelle et culturelle appelé « siècle des Lumières ». C’est une époque marquée par un développement des connaissances scientifiques qui cherchent « à  battre en brèche toutes les formes d’intolérance, à  favoriser l’éclosion et/ou la promotion des arts et, enfin, à  faire reculer, voire à  dissiper les obscurantismes et les superstitions » (Samb, 2020, p. 109).
L’« Etat civilisateur » est le contraire de l’« Etat barbare » (Samb, 2020, p. 93), c’est-à -dire l’« Etat incivil » (Samb, L’heur de philosopher la nuit et le jour (1989-2015), 2017, p. 55), une sorte d’« Etat de police » qui cherche à  appliquer « d’autorité des règles de police quotidienne avec le seul souci de l’efficience de leur mise en Å“uvre sur les gens, non identifiés, encore moins définis comme des sujets de droit » (Samb, 2020, p. 93).

En réalité, l’« Etat civilisateur » est un « Etat de droit », c’est-à -dire un Etat « soumis à  un ordre juridique suprême qui est à  la fois la norme par excellence et la source de normes supérieures capables d’infléchir, voire de modifier, l’ordre légal formel » (Samb, 2020, p. 94). C’est pour cette raison que l’« Etat de droit » est différent de l’« Etat légal », parce que « le droit n’est pas la loi » (Samb, 2020, p. 94). Djibril Samb appelle les Africains à  sortir de l’« Etat barbare » pour entrer dans l’ère nouvelle de l’« Etat civilisateur », car « la vraie politique est synonyme de civilisation » (Samb, 2020, p. 90).
L’Afrique doit oser inventer son futur. C’est pourquoi, il devient nécessaire de « construire un nouvel Etat, un nouvel organigramme politique, une nouvelle gouvernance politique et économique, pour rendre possible le basculement de l’Afrique vers la civilisation en faisant des Etats africains des vecteurs d’une civilisation évoluée, fondée sur les sciences, les technologies, les arts, les lettres et la culture en général » (Samb, 2020, p. 119).

CONCLUSION

En plus des nombreuses thématiques abordées sur la philosophie, la politique, l’histoire ou la mécanique quantique, le tome 4 de L’heur de philosopher la nuit et le jour (2018) est surtout l’Acte II de l’examen critique des théories hégéliennes mené par Djibril Samb. Les faits établissent la partialité de Cavazzi, l’une des sources d’information principales du philosophe allemand. Le témoignage de Herder prouve à  suffisance le parti pris de Hegel, qui ne peut même pas bénéficier de circonstances atténuantes. Les charges qui pèsent sur le philosophe allemand sont lourdes : en plus de réduire les habitants du Sud du Sahara à  des sous-hommes, Hegel a manqué d’observer un principe fondamental de la philosophie : soumettre tout à  l’épreuve de la critique.
Babacar DIOP
Enseignant-chercheur au département de Philosophie de l’université Cheikh Anta DIOP (UCAD) de Dakar
 

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