Dr Bakary SAMBE, enseignant l'UGB : «Boko Haram s'inscrit dans la logique d'une sordide manipulation politique des symboles religieux »

Dr Bakary SAMBE, enseignant l'UGB : «Boko Haram s'inscrit dans la logique d'une sordide manipulation politique des symboles religieux »

Dakaractu Le 2015-03-06  Source

Dr Bakary Sambe est le coordonnateur de l'Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique (Orcra) au Centre d'étude de religions (Cer) une structure unique en son genre sur le continent, créée, il y a deux ans, par l'université Gaston Berger de Saint-Louis. M. Sambe est, par ailleurs, expert international ayant été chargé

Comment expliquez-vous la naissance de l'extrémisme en Afrique etsurtout de Boko Haram ?

Lorsque le phénomène Aqmi s'est déclaré dans les sociétés maghrébines,il fallait s'attendre sa propagation au moins idéologique au sud duSahara. Bien avant cela, depuis les années 70, suite aux vagues dedésertification, les pays du Sahel ont été le lieu de déploiement detoutes sortes d'organisations alliant « da'wah » (prédication) et «ighâtha » (secours, humanitaire) pour l'exportation d'idéologiestelles que celles qui ont cautionné la destruction des mausolées de
Tombouctou. Ces idéologies sont présentes dans tous les pays de labande sahélienne et inspirent le « takfîr », le fait de déclarer «impies » même certaines franges des musulmans comme le fait exactementBoko Haram. La négation du système étatique, de son systèmed'éducation pour une prétendue « islamisation » de la société et del'Etat.
C'est en 2002 que Muhammad Yusuf, issu du Mouvement des Yan Brothersfinalement appelé « yusufî », crée la Jamâ'atou Ahli Sunnah li da'watiwa –l-jihad plus connue sous le nom de Boko Haram mettant la questionéducative au centre de son combat contre « l'Etat injuste » parce quen'appliquant pas ce que le mouvement considère comme la charia. C'estune rupture d'imaginaire et de repères entre le gouvernement d'Abujaet cette jeunesse du Nord dont une partie est enrôlée par Boko Haramopposant au modèle d'Etat l'occidentale, celui de Sokoto etd'Ousmane Dan Fodio. Cette rupture est consommée et l'affrontementreste le seul lien. Il est aujourd'hui difficile de sortir de cette
spirale de la violence.

Boko Haram sème la terreur au sein de la population en enlevant deslycéennes, commet des attentats dans les marchés voire les mosquées.Pourtant, ces éléments se réclament de l'Islam. Qu'en dites-vous ?

Boko Haram s'inscrit dans la logique de ces mouvements qui se sonttoujours adonnés une sordide manipulation politique des symbolesreligieux. Les actions de tels mouvements favorisent la stigmatisationdes musulmans et de leur religion alors que l'islam est une religionde paix. De la même manière que les extrémistes de tous bords seréfugient derrière la religion pour commettre leurs forfaitures, leséléments de Boko Haram utilisent l'islam pour solder leur compte avecl'Etat fédéral nigérian ; leurs victimes dépassent largement le cadrede ceux qu'ils veulent combattre comme des « impies », selon leurexpression et englobe en grande majorité même des musulmans qui nepartagent pas leur vision étriquée de l'islam. La racine du mal estdans ce salafisme exclusif qui prétend détenir le dogme véritable «al-aqîdah al-çahîha » et s'accapare même l'appellation de sunniteinsinuant par exemple que les adeptes des Tarîqa sont dans ladéviance. Il faudra que l'on y prenne garde, même chez nous, auSénégal.

Des jeunes vulnérables sont souvent la cible de ce mouvement. Est-ce dire que c'est la pauvreté qui favorise l'éclosion et l'essor de cesmouvements. S'il y en a d'autres causes, quelles sont-elles ?

La paupérisation aggravée de certaines franges de la population, lamarginalisation poussée de jeunes désœuvrés sont parmi les facteursexplicatifs de la radicalisation. Mais la source principale se trouvedans l'affaiblissement des Etats sahéliens partir des sécheressesdes années 1970 suivies des politiques drastiques dites d'ajustementstructurels ayant porté un rude coup aux secteurs de l'éducation, dela santé du travail social. Ce sont ces secteurs que les mouvements
radicaux ont investis avec la stratégie d'islamisation par le basreposant sur deux socles : la « da'wah » (prédication) et « ighâtha »,le travail social et humanitaire. Par ce biais, le salafisme dont lebut premier est la destruction de l'islam local notamment confrériques'est largement répandu jusqu' prendre aujourd'hui la formedjihadiste comme au Nord du Mali. S'y ajoute que suite la chute dumur de Berlin, l'islam est devenu, pour certaines sociétés du Sudcomme d'autres marginalisées du Nord, une forme d'alternative opposer l'ultralibéralisme dévastateur du lien social et deséconomies, mais sert aussi de résistance l'arrogance des pluspuissants comme des régimes despotiques du monde musulman.

Boko Haram s'attaque aux pays voisins du Nigeria (Cameroun, Tchad,Niger) au point que ces derniers sont obligés d'intervenir dans leterritoire nigérian. Mieux, une force a été constituée pour aller l'assaut du mouvement. Quelle analyse en faites-vous ?

Il ne faut pas exclure que ce qui se déroule au Moyen-Orient avecl'organisation de l'Etat islamique inspire une volonté d'établirl'Etat islamique dont rêvait Muhammad Yusuf autour du bassin du lacTchad. Al-Qaida a changé de stratégie depuis l'expérience afghane : aulieu d'une politique globale avec une direction centralisée,l'idéologie djihadiste se limite une récupération opportuniste desconflits locaux en les « islamisant » comme au Nord du Mali. Il est craindre que ce bassin du Lac Tchad devienne une nouvelle zoned'instabilité au cœur du continent s'ajoutant au Sud libyen, au Nord
Mali. Les inéluctables interventions militaires qui se profilent nerégleront, malheureusement, pas le problème malgré leur nécessitéconjoncturelle pour reprendre le contrôle de ses territoires. BokoHaram, d'un problème originellement nigérian, s'est muée en une menacerégionale laquelle il faut désormais faire face.

Pourtant, l'Ua dispose d'une force d'intervention et la Cedeao al'Ecomog, mais, ce sont des forces que l'on n'a pas vu sur le terrain?

On sera sur le même scénario que lors de la crise malienne. Laquestion logistique et celle du financement de cette opérationmilitaire qui ne sera pas une promenade de santé se poseramalheureusement terme et l'on sera obligé de recourir un mandatonusien avec une coalition internationale sans que les instancesafricaines puissent peser sur les grandes orientations cause deleurs divisions et des querelles de leadership dans la sous-région.Certains accusent le gouvernement nigérian de laxisme vis--vis de

Boko Haram. Pensez-vous que le Nigeria, première puissance économiquedu continent, met tous les atouts de son côté pour éradiquer le fléau?

Au Nigeria, la sécurité engloutit le quart du budget fédéral évalué coups de milliards de dollars. Paradoxalement, aux trois Etats du Nordles plus touchés par le phénomène Boko Haram, seuls 2 millions dedollars sont alloués. S'y ajoute que depuis le tournant de 2009 etl'opération dite « Flush out », les forces de sécurité nigérianeperdent de plus en plus la bataille du renseignement avec unepopulation entenaillée entre les accusations de connivence et lesexactions de Boko Haram leur reprochant de collaborer avec « l'Etatimpie et injuste » (al-hukûma al-jâ'ira ». La confusion suite lacréation des Civilian Task Forces comme des milices d'autodéfense enplus des inter-manipulations entre Boko Haram et la classe politiqueplonge le Nord Nigeria dans une situation d'insécurité endémique.C'est le président Jonathan lui-même qui déclare fin 2014 : « BokoHaram has infiltrated my government » (Boko Haram a infiltré mongouvernement).

En s'attaquant des églises, Boko Haram ne risque-t-il pas de créerce que vous avez l'habitude d'appeler « le choc des extrémismes » ?

Boko Haram a toujours voulu jouer sur la dialectique entre un Nordmajoritairement musulman exclu de l'exercice du pouvoir - surtoutdepuis l'élection de Goodluck Jonathan - et d'un Sud chrétien etanimiste qui serait sous influence de l'Occident, accaparant lepouvoir et perpétuant le projet « occidental » de christianisation dupays « ‘amaliyyat tancîr » comme disait Muhammad Yusuf dans sespremiers sermons. Parmi les cibles privilégiées du mouvement, leschrétiens, considérés dans l'univers discursif et idéologique de BokoHaram, comme les « suppôts » de l'Occident et de son modèle.
Heureusement que les leaders religieux musulmans comme chrétiens, dansleur majorité, ne sont jamais tombés dans ce piège de Boko Haramvoulant provoquer une guerre totale entre les composantesconfessionnelles d'un pays déj fragilisé.
Mais, la crainte est partagée d'un affrontement inéluctable, enAfrique, entre l'évangélisme prosélyte et l'islam radical conquérant.Les deux ont les mêmes méthodes : s'occuper des populations démuniespour, plus tard, préoccuper l'Etat affaibli qui, souvent, brille parle déficit d'Etat dans des secteurs aussi névralgiques quel'éducation, la santé, le social. Comme j'ai eu le dire franchementaux partenaires au développement lors du Forum de Dakar sur la paix etla sécurité en Afrique, les différentes stratégies au Sahel qui semettent en place, parfois par des schémas top-down, sans ancrage
sociologique, doivent, malheureusement, avouer un retard de quaranteans par rapport aux réseaux qu'elles visent éradiquer aujourd'hui.
Les extrémismes de tous bords disposent abondamment de deux ressourcesfaisant cruellement défaut nos Etats assaillis par les urgences: letemps pour dérouler leurs stratégies long terme (par fois au prix decompromis temporaires « taqiyya ») et l'argent pour se substituer l'Etat avant de l'affaiblir défaut de l'anéantir.

Avec la chute de Khadafi, la Libye est devenue l'épicentre de ceterrorisme qui impose un défi de type nouveau parce que transnational,violent avec des hommes déterminés et aguerris dont le mode opératoirerepose sur des attentats, enlèvements, piraterie, trafic d'armes, etc.Cela, face un manque de moyens ou de stratégies des pays. N'est-ce
pas un problème ?


La boîte de Pandore avait été ouverte depuis la partition du Soudan.Ce n'est pas un hasard si l'opération militaire en Libye est baptisée« l'aube de l'Odyssée ». Le continent est embarqué, pour au moins unquart de siècle, dans un cycle d'instabilité que ne pourront réglerles seules opérations militaires. L'opération Serval est passée,Barkhane se met en place mais les groupes djihadistes sont encore plusque déterminés et mieux armés dans le Sud libyen comme dans les zonesrocailleuses d'Agharghart ou de Timidghin (Sud algérien) mais aussi leNord Mali avec des attaques récurrentes. La leçon retenir est qu'onne vainc pas le terrorisme avec des chars et des drones. Il fautinvestir dans la prévention, dans des systèmes éducatifs performants,promouvoir la bonne gouvernance et la justice sociale. C'était le sensde la Bande dessinée « prévenir les extrémismes » lancée Dakar etréalisée en coopération avec la Fondation Konrad Adenauer pour lesécoles africaines. Aucun Etat au monde ne peut lutter seul contre leterrorisme. Il faut une coopération internationale donnant sa chance la prévention si l'on ne veut pas s'embourber davantage dansl'interventionnisme qui alimente le djihadisme et fait le lit desituations dramatiques exploitées leur tour par l'extrémismeviolent.

Comment faire pour juguler l'action du mouvement qui, vous le disieztantôt, a des ramifications (liens avec d'autres mouvementsextrémistes) ?

La pire des choses craindre est que Boko Haram devienne un labelinspirant les laissés-pour-compte de nos systèmes éducatifs, souvent,dans une dualité improductive, génératrice de frustrations et demarginalisation. Entre Boko Haram et les autres mouvances djihadistesopérant dans le Sahel et l'international, la connivence idéologiqueen termes de discours et d'objectifs est bien établie. Malgré lesdéclarations d'Abubakar Shekau faisant allégeance l'Organisation de
l'Etat islamique en Irak, on ne peut prouver de liens organisationnelsavec un commandement centralisé entre Boko Haram et Al-Qaida ou mêmeAqmi. La naissance du Mujao avait été expliquée par beaucoup d'expertscomme un repli identitaire des islamistes noirs africains souffrantd'une discrimination de la part des « Algériens » d'Aqmi, Boko Hramreste la manifestation d'un djihadisme africain se nourrissantbeaucoup plus de l'imaginaire de Sokoto et d'Usma Dan Fodio que desthéories d'Al Baghdâdî. Le fond idéologique reste, toutefois, le mêmecomme il y a un partage de vue sur la création de l'Etat islamiquetant rêvé. De plus en plus, le parallélisme entre l'actiond'Al-Baghdadi en Irak et celle des hommes de Shekau dans le bassin dulac Tchad est brandi comme pour prouver l'unité du mouvementdjihadiste. Sur le plan opérationnel, il n'est pas exclure que desentraînements de combattants soient les premiers jalons d'unecoopération entre factions djihadistes sur le continent et au-del.

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