Elections en temps de pandémie : la mauvaise foi des pouvoirs politiques en Guinée et au Mali

Pendant que le monde fait face à une pandémie qui ne laisse le repos à personne, les présidents du Mali et de la Guinée ont décidé de maintenir les élections malgré la situation d'alerte qui y sévit. On aurait cru de grands démocrates qui ne veulent pas perturber le calendrier électoral et républicain. Mais loin de là, la situation est tout autre dans ces pays frontaliers du Sénégal. A de nombreuses reprises, des élections ont été repoussées sous Condé et IBK. Alors, leur entêtement à organiser des scrutins en temps de pandémie ne fait que refléter leur égoïsme caractérisé et leur mauvaise foi politique assez profonde.

En maintenant les élections donc, les présidents malien Ibrahima B. Keita et guinéen Alpha Condé n'auront pas obtenu l'adhésion de leurs peuples, plus tenaillés par la peur de ce virus qui crée une chienlit sans précédent dans les pays frontaliers et le reste du monde. Même si le nombre de cas positifs recensés au Mali et en Guinée n'est pas conséquent, il faut quand même reconnaître que les risques pris peuvent être lourds de conséquences. Pour la Guinée pourtant, les souvenirs désastreux de la maladie à virus Ebola restent vifs dans les mémoires.

En tout état de cause, le bénéfice d'assurer et de garantir au peuple l'expression d'un droit constitutionnel est largement inférieur aux conséquences éprouvantes que cela pourrait avoir sur le droit à la santé et le droit à la vie. En aucun cas, ce droit constitutionnel de vote ne doit pousser au sacrifice du droit humain qu'est la préservation de la santé d'autrui. Entre la démocratie et la santé, le choix devrait être humanitaire d'abord.

Des élections impopulaires

Organiser des élections dans un contexte aussi pénible que celui auquel on est soumis relève au mieux de l'impertinence au pire de la mauvaise foi politique. Aux risques avérés du Covid-19, c'est insensé d'opposer des avantages «égoïstes» de la démocratie que l'on n'a cessé d'écorcher avec des choix imposés de force. Il suffit juste de rappeler que des élections sont reportées dans des pays beaucoup plus démocratiques que le Mali et la Guinée qui, soit dit en passant, ne sont pas les meilleurs élèves en Afrique de l'Ouest.

En France, même si le premier tour a été tenu au mois de février dernier, les municipales n'ont pas pu arriver à terme. A cause du Covid-19, le second tour de ces élections est reporté sine die. Le même scénario était noté aux Etats-Unis où les primaires démocrates ont connu un chamboulement jamais envisagé. Dans beaucoup d'Etats, le processus électoral a été suspendu et les protagonistes ont dû, en toute grandeur, surseoir à leurs meetings et autres activités.

Un scrutin sanglant en Guinée

La prise d'aussi gros risques doit naturellement être sous-tendue par le gain facile à en tirer. Dans une période aussi tendue que celle du coronavirus, il n'y a pas à douter que les populations prendront le parti de la vie au lieu de celui de l'expression de leur droit constitutionnel. L'Etat de droit n'intéresse que très peu ces dirigeants, tout comme l'avancée démocratique d'ailleurs. En exposant leurs peuples face à cet infinitésimal tueur qui rôde sans cesse, en revanche, ces autorités démontrent que seuls leur vie et privilèges comptent à leurs yeux. Elles n'en ont cure du sort de leurs peuples. Tant pis, s'ils attrapent le covid-19, le jour du scrutin!

Avant la tenue du scrutin référendaire et législatif en Guinée, le président Condé devait recevoir la visite de quelques de ses pairs de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao). Mais la progression de l'épidémie avait fini par les dissuader de tout déplacement, lequel avait pour objectif de raisonner le président guinéen quant à son projet de référendum. S'il faut y ajouter le caractère impopulaire de cette consultation, notamment à la lumière des manifestations violemment réprimées du front de l'opposition, l'apparition du Covid-19 devrait être l'occasion rêvée pour un président soucieux du bien-être de son peuple de privilégier la lutte contre le virus au détriment des ambitions politiques. Pis, des scènes de violence ont causé la mort d'une dizaine de personnes le dimanche 22 mars.

Le Mali: entre covid-19 et enlèvement du chef de l'opposition

Cette attitude égoïste notée en Guinée est la même que celle développée par le président Ibrahima Boubacar Keita du Mali. Pendant que plus de la moitié de la population de la planète est confinée, ce leader, en toute insouciance et comme s'il défiait le virus, appelle ses compatriotes aux urnes. Une attitude irresponsable qui risque de perdre le Mali, déjà très mal en point sur le plan sécuritaire.

Outre la question du terrorisme, si le Mali devait faire face à celle de l'insécurité sanitaire- avec une propagation du virus qui serait favorisée par les rassemblements lors du scrutin- le pays ne se relèverait pas facilement. Comble de paradoxe, les autorités maliennes ont instauré le couvre-feu et interdit des rassemblements de plus de 50 personnes sur toute l'étendue du territoire alors que le pays compte 18 cas positifs du Covid-19, ce samedi. Interdire les rassemblements et tenir un scrutin, c'est juste de l'impertinence.

A qui profitent ces élections...impopulaires'

A chaque fois que l'intérêt national est en jeu, le peuple se lève pour barrer la route aux leaders de mauvaise foi. Aussi bien au Mali qu'en Guinée, les populations vont souvent aux urnes de façon massive. Voilà en vérité deux peuples qui, conscients de leur rôle d'avant-gardiste pour la démocratie et l'Etat de droit, savent prendre les bonnes décisions politiques au temps opportun. Mais, la situation actuelle ne favorise aucunement la tenue d'élections libres et transparentes. Ulcérés par la peur d'attraper le virus, beaucoup de citoyens électeurs préfèreront sacrifier leur droit de vote au profit de leur devoir de survivre, de vivre en parfaite santé.

Donc le crime ne peut que profiter aux dirigeants. Aussi bien dans l'un ou l'autre pays, les tenants du pouvoir perdent de l'influence à cause des choix politiques impertinents. Si le pouvoir au Mali est surtout acculé pour son incompétence à restaurer la sécurité nationale malmenée depuis 2011, le régime du président Condé en République de Guinée est particulièrement éprouvé du fait de son entêtement à modifier la constitution aux fins d'un 3e mandat.

Un taux de participation faible pour des élections entachées d'irrégularités

Comme en Guinée, le Mali enregistrera un taux de participation très faible. Nul besoin d'être expert en «météo politique» pour présager cette situation, l'affluence ne sera pas au rendez-vous. D'abord parce que les hommes politiques n'inspirent plus suffisamment de confiance au peuple pour pouvoir les mobiliser en un moment aussi crucial que celui de la pandémie. Ensuite parce que, à l'instar de la contestation qui a précédé le scrutin en Guinée, les élections au Mali sont déjà entachées par la disparition mystérieuse du leader de l'opposition, en l'occurrence Soumaila Cissé. Le principal challenger d'IBK et chef de file de l'URD a été enlevé le mercredi 25 mars dans la région de Tombouctou. Malgré tout, le pouvoir maintient les élections.

Le score de 91% récolté par le OUI au référendum, en Guinée, et la majorité des sièges de députés obtenus par le pouvoir viennent tout simplement satisfaire la boulimie d'un président qui tenait à son 3e mandat, contre vents et marées. Cela ne surprend pas plus qu'il ne déçoit les observateurs de la scène politique. Malgré la pandémie qui donne du pain sur la planche à tout le monde, la France a clairement mis en doute la crédibilité du double scrutin législatif et référendaire du dimanche passé. Ce qui n'a pas manqué de déclencher la colère de Conakry qui, par la voie du ministre des affaires étrangères, a convoqué l'ambassadeur français le mercredi passé pour lui notifier leur désapprobation.

C'est donc le même scénario qui attend le Mali. Le «divide-and-rule system » fera que certains se déplaceront aux urnes pendant que d'autres, dépités et conscients du contexte sanitaire, choisiront de rester confinés chez eux. En temps de guerre, on n'organise des élections que parce qu'on veut les truquer. Naturellement, le taux d'abstention sera important et cela ne profite qu'aux régimes en perte de vitesse. Quand un pouvoir est aux abois, il n'y a pas meilleure occasion que cette mêlée générale sanitaire pour obtenir le renouvellement d'une légitimité quasi-perdue. C'est donc clair que ces différentes élections n'ont rien à voir avec la consolidation de la démocratie. Elles reflètent plutôt la boulimie et la mauvaise foi politique des gens au pouvoir.

Par Ababacar Gaye/SeneNews

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