Gestion gouvernementale du volet sanitaire de la Covid-19 : un échec (Par Cheikh Faye)

La gestion sanitaire de la pandémie de la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19), par le Gouvernement, est un échec. Il convient de préciser que cet échec ne peut être associé ni imputable au personnel de santé (toutes catégories professionnelles confondues). Ce dernier a démontré sa compétence, fait preuve d'engagement et montré son sens du dévouement dans la prise en charge et le traitement des personnes atteintes de la maladie. Certaines de ses composantes, qui interviennent en amont, ont fait de leur mieux, avec le peu de moyens disponibles, en termes de prévention. Au passage, il importe de noter que le personnel de santé a payé, à ce jour, un lourd tribut dans la lutte contre la Covid-19 en enregistrant, en son sein, des agents infectés par le virus dont certains en sont morts. Il mérite la reconnaissance de la population, surtout celle de l'Etat notamment en termes de revalorisation de leur statut et de dotation en ressources suffisantes (humaines, matérielles et financières).
À la date d'aujourd'hui, le pays a enregistré, officiellement, 11003 cas positifs dont 3444 sous traitement et 229 décès. La Covid-19 touche 65 des 79 districts sanitaires que compte le pays, soit 82%. Sur la foi des données du Secrétariat du Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest (SCSAO), qui suit l'évolution de la pandémie dans l'espace sous régional, le Sénégal occupe le quatrième rang, derrière le Nigeria, le Ghana et la Côte d'Ivoire, en termes de nombre de cas positifs. Il occupe le second rang, derrière le Nigeria, en termes de nombre de décès enregistrés. Tout laisse croire qu'une pondération avec le nombre d'habitants par pays aurait placé le Sénégal en tête sur tous les tableaux notamment celui du nombre de cas positifs et celui du nombre de décès (le Nigéria compte 212 millions d'habitants, le Ghana 30 millions, la Côte d'Ivoire 25 millions et le Sénégal 16 millions).
La situation géostratégique du Sénégal, qui l'expose à plus de contacts avec l'Extérieur, comparativement aux pays continentaux, n'expliquerait pas, à elle seule, cette mauvaise performance. En effet, la Côte d'Ivoire a une plateforme portuaire et aéroportuaire plus importante que celle du Sénégal, pourtant, à ce jour, elle n'a enregistré que 16447 cas positifs (sur une population de 25 millions d'habitants) et ne comptabilise que 103 décès en lien avec la Covid-19. Soit moins de la moitié des décès enregistrés au Sénégal (229 décès). L'Ethiopie (98 millions d'habitants, soit plus de 6 fois la population sénégalaise), qui constitue l'un des hubs les plus importants du continent africain, n'a enregistré, à ce jour que 380 décès. Par conséquent, les causes de l'échec du Sénégal dans la gestion de la Covid-19 sont plutôt endogènes. Elles sont à chercher dans la façon dont le Gouvernement a élaboré puis géré la riposte. Deux causes, parmi tant d'autres, retiennent notre attention: l'adoption de choix stratégiques discutables et le manque d'efficacité gouvernementale.
Des choix stratégiques discutables
Comme tous les pays africains, le Sénégal a eu la chance de voir venir lorsque la Covid-19 a commencé à faire des ravages, en Chine, dans la ville de Wuhan située dans la Province de Hubei. L'épisode du rapatriement ou non des douze (12) étudiants sénégalais, pris au piège à Wuhan, est encore frais dans les mémoires et prouve, si besoin est, que le Gouvernement était bien au fait, depuis le début, de l'existence d'une infection virale mortelle qui commençait à se déplacer à travers le monde. Pour autant, il s'est gardé d'initier des actions préventives à ce moment. Même le fait que l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ait déclaré, le 30 janvier 2020, l'épidémie de Covid-19 comme une urgence de santé publique de portée internationale n'y a rien fait. Il a fallu attendre le 2 mars 2020, date d'annonce officielle du premier cas de Covid-19 au Sénégal, pour que le Gouvernement daigne, finalement, mettre en branle le Centre des opérations d'urgence sanitaire (COUS) pour organiser la riposte. Cette absence d'anticipation renseigne, outre sur la légèreté du Gouvernement, mais aussi sur le peu d'opérationnalité d'un instrument aussi important que le COUS dont l'une des missions est de «définir les mesures à mettre en ...uvre selon les situations d'urgence sanitaires».
L'une des plus grandes erreurs faites par le Gouvernement est d'avoir privilégier, au départ de la pandémie, une approche sélective au détriment d'une approche communautaire inclusive. L'approche sélective a conduit, entre autres, au choix d'un dépistage ciblé (limité exclusivement aux personnes présentant les symptômes du virus, aux personnes en contact avec elles lorsqu'elles sont jugées vulnérables, c'est-à-dire âgées et/ou atteintes de maladies chroniques, etc.), à une prise en charge hospitalière, au confinement des cas contacts (dans des hôtels) et à une recherche de cas suspects. Evidemment, une telle stratégie est plutôt centrée sur le curatif (soigner les personnes malades) et non sur la prévention. Elle ne peut pas donner une idée claire sur l'ampleur de la pandémie, car ne prenant pas en compte toute la réalité, étant donné que les personnes porteuses asymptomatiques en sont exclues. Donc, cette stratégie sélective ne peut pas permettre de rompre la chaîne de transmission. Par exemple, à la date du 06 août 2020, le Sénégal n'a réalisé que 121836 tests (102065 par l'Institut Pasteur et 19771 par l'IRESSEF du Pr MBoup) contre plus de 280000 tests faits par le Rwanda au même moment. Soit plus du double du nombre de tests effectués par le Sénégal ! Au passage, il est intéressant de noter que le Rwanda n'a enregistré, à ce jour, que 5 décès dus à la Covid-19 alors que le pays compte 12 millions d'habitants. Le fait d'accorder le monopole des tests à deux laboratoires (Pasteur et IRESSEF), au lieu de permettre leur réalisation dans les structures de santé de proximité, n'est pas étranger au caractère limité du nombre de tests effectués.
Une autre erreur, et non des moindres, est celle d'avoir accordé la priorité aux mesures sociales (achat et distribution de riz, huile, sucre, etc.) au lieu d'intensifier les mesures préventives au plan sanitaire. La parade, à des fins de politique politicienne, de Macky Sall devant les sacs de riz, a contribué à conforter, faussement, auprès de larges pans de la population, la thèse selon laquelle la crise n'était pas sanitaire, mais plutôt alimentaire. De plus, cela a détourné l'attention sur l'essentielpendant un moment : le partage des juteux marchés et la passation de commandes de gré-à-gré a davantage préoccupés plusieurs responsables au sommet de l'Etat. Si le Gouvernement avait fait le pari, à ce moment-là, de l'achat et de la distribution massive de moyens de prévention (masques, solutions hydro alcooliques, etc.) aux populations avec une communication adaptée, le Sénégal ne serait pas dans la passe difficile qu'il est en train de vivre.
Une gestion tâtonnante révélatrice d'un manque d'efficacité gouvernementale
La gestion de la stratégie adoptée a donné lieu à une trop grande centralisation de la part du MSAS. L'une des conséquences majeures de cette forte centralisation est la concentration des moyens au sommet au détriment des districts sanitaires, lesquels sont en contact direct avec les populations. Ce qui est une absurdité et une contradiction aux principes qui fondent la politique sanitaire du Sénégal, notamment celui de la participation communautaire dans la gestion de la santé. En effet, c'est pour faciliter la participation communautaire qu'il a été mis sur pied, par exemple, des relais communautaires chargés d'appuyer les personnels de santé. Ces relais communautaires sont chargés de mener des activités de promotion de la santé à travers des visites à domicile, la sensibilisation, la mobilisation communautaire. Cette forte centralisation n'a pas aussi permis l'implication de tous les acteurs de la santé dont beaucoup ont été victimes d'ostracisme. Il a fallu attendre la propagation exponentielle du virus pour que des corrections soient apportées avec, par exemple, une implication progressive des relais communautaires et une intégration de certains acteurs de la santé dans la stratégie de lutte contre la Covid-19.
La communication du MSAS, à travers ses conférences de presse quotidiennes où plusieurs statistiques étaient égrenées avec des termes pas toujours compris par tous, est qualifiée par certains spécialistes de «communication de la peur». Elle a fini par semer le doute sur l'existence de la Covid-19 dans l'esprit de nombreux sénégalais en plus de faire planer un scepticisme sur la fiabilité des statistiques publiées. Ce qui a fait le lit du déni, du rejet et de la stigmatisation. Cette situation est aggravée par un manque de cohérence dans la communication gouvernementale comme, par exemple, les messages contradictoires lancés par d'autres Départements ministériels. C'est ainsi que, par exemple, le Ministère de l'Intérieur a décidé de fermer les mosquées tout en laissant ouverts les marchés. Cela a favorisé une attitude de défiance de la part des populations.
La pandémie a progressé de façon exponentielle aussitôt après l'allègement puis la levée des mesures d'accompagnement (Etat d'urgence, couvre-feu, restriction, voire interdiction des déplacements interurbains, prohibition de tout rassemblements, etc.). Un relâchement important des mesures barrières (port de masques, lavage des mains, etc.) s'en est suivi, surtout lorsque le Président Macky Sall s'est permis, comble d'irresponsabilité, de demander aux sénégalais «d'apprendre à vivre avec le virus».
Une chose est sûre: cette gestion erratique est due, en grande partie, à l'incapacité du Cabinet du MSAS. En effet, pour un aussi important Département ministériel, au contenu très technique et scientifique, il est inexplicable qu'aucun de ses trois (3) premiers responsables, détenteurs d'un pouvoir de décision, ne soit spécialiste de la santé. Il s'agit du Ministre (un économiste et financier), du Secrétaire Général (un Administrateur civil) et du Directeur de Cabinet (un juriste). Cela va à l'encontre d'un management efficace de la santé publique. Voilà où peuvent conduire les nominations partisanes.

Cheikh Faye, Ph.D
Professeur - UQAC
Suite (à venir): Gestion du volet économique de la Covid-19par le Gouvernement

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