La réponse spirituelle d’islamologues à la Covid-19

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Dakar, 28 déc (APS) – Les épreuves ou calamités, à l’image de la pandémie du nouveau coronavirus, constituent pour le musulman un indicateur d’un ’’mauvais comportement’’’ ou d’un ’’dysfonctionnement’’ dans ses relations avec l’environnement et les autres formes de vie, ont estimé des islamologues interrogés par l’APS.

Citant en substance le verset coranique dans lequel Dieu dit : ’’Nous avons créé chaque chose dans un équilibre parfait et total’’, le président du Rassemblement islamique au Sénégal (RIS) Makhtar Kébé déclare que l’homme qui s’est lancé dans ’’une exploitation sauvage’’ de l’environnement est entré par effraction dans l’espace des autres créatures (virus par exemple), lesquelles en retour, ont investi son espace vital.

Pour cet enseignant de la langue arabe dans le Secondaire, ’’la logique d’interdire certaines pratiques font partie des moyens dont dispose la religion musulmane pour créer cet équilibre dans l’écosystème’’.

Il fait ainsi référence à certaines maladies dites zoonoses, se transmettant de l’animal à l’homme, parlant notamment du pangolin qui a été vu comme le principal transmetteur du Sars-Cov 2, dans un marché de commerce d’animaux à Wuhan, foyer de départ de ce virus en Chine, en fin décembre 2019.

Son collègue imam à la mosquée du point E, un quartier résidentiel de Dakar, Ahmadou Makhtar Kanté a également dénoncé ’’ce productivisme arrogant qui a détruit l’habitat naturel d’autres formes de vie’’.

’’C’est cette lecture que l’on devrait se faire en lieu et place de maudire le virus qui serait venu pour faire du mal à l’homme’’, tranche-t-il, faisant référence aux discours de ’’déclaration de guerre’’ contre le virus proféré par des dirigeants.

Amadou Makhtar Kanté, par ailleurs environnementaliste et spécialiste de l’économie sociale et solidaire a notamment insisté sur la nécessité pour l’homme de ’’bannir’’ cette position de ’’domination’’ et ’’possesseur’’ de la nature pour ainsi établir ’’une relation de complémentarité harmonieuse’’ avec celle-ci.

Dans la littérature musulmane, souligne-t-il, comme dans les récits bibliques ’’un lien est toujours établi entre les calamités et les transgressions des peuples’’, faisant qu’Allah n’est pas absent de l’œuvre humaine.

Poursuivant son analyse, il estime que ’’cette croyance n’est pas l’apanage des seules religions monothéistes. Même historiquement, poursuit-il, les épidémies ont toujours été intégrées dans les religions païennes’’.

’’Dans ces dernières considérations, il y avait toujours des offrandes à faire et des rassemblements dans des lieux sacrés ici en Afrique par exemple pour implorer le pardon des divinités. C’est une posture presque similaire qui tend à dire qu’il y a des dieux qui sont mécontents du comportement des hommes’’, souligne M. Kanté.

Dans le monothéisme, il y a une relation avec un Dieu unique qui intervient dans l’histoire humaine et qui peut envoyer un châtiment sous forme d’épidémie ou sous d’autres formes, à l’image des catastrophes naturelles qui ont été infligées au pharaon et son peuple quand ils s’opposaient à la libération de Moise, a-t-il poursuivi.

Imam Kanté s’interroge par ailleurs sur la question de savoir ’’est ce que la Covid-19 obéit aux caractéristiques d’une transgression à telle enseigne que l’on doit la qualifier comme étant un châtiment divin’’.

’’C’est une question qui serait difficile à trancher’’, a-t-il dit.

’’Dire que c’est une épreuve je pense que tout le monde serait d’accord, dans la mesure où c’est un fléau qui a tout bouleversé, auquel l’humanité toute entière ne s’attendait pas’’, estime cependant cet imam officiant à la mosquée du Point E.

         Défaite du ’’scientifisme absolu’’ 

’’Face à ces épreuves ou calamités, la première chose que nous recommande notre foi c’est de les accepter’’, souligne le président du RIS.

Makhtar Kébé note toutefois que ’’cette acceptation n’est nullement du fatalisme mais constitue une manière de reconnaitre notre faiblesse devant la puissance divine pour ainsi solliciter son aide’’.

’’Avec cette aide divine, un effort individuel (par le changement de comportement) et collectif (respect des recommandations des savants), on viendra à bout de cette épreuve’’, a-t-il relevé.

Ce dernier, par ailleurs vice-président du cadre unitaire pour l’Islam au Sénégal, estime que ’’le virus qui a mis à nu la vulnérabilité de l’homme qui s’était, par endroits, engagé dans un processus d’élimination de toute dimension spirituelle dans existence, a acté la défaite du scientifisme absolu’’.

Il a martèlé que l’homme pensait qu’avec la science rien ne lui est impossible. Mais aujourd’hui par la force du temps, ’’la science a montré ses limites’’.

Kébé en veut pour preuve le fait que les pays les plus avancés au plan scientifique, disposant les plateaux médicaux les plus relevés, ont été paradoxalement les plus touchés par la maladie à coronavirus.

’’De plus en plus on s’était installé dans un schéma cognitif assez suffisant, à la limite orgueilleux même, qui prétendait pouvoir prévenir ces genres de bouleversements avec les performances technoscientifiques’’, a aussi décrié imam Ahmadou Makhtar Kanté.

Il a ajouté que la crise a dévoilé nombre de ’’vulnérabilités dans notre mode de vie moderne caractérisé par des excès qui contrastent par moments avec la situation des gens qui sont dans des besoins les plus primaires’’.

L’imam de la mosquée du point E espère qu’au sortir de la crise, ’’l’homme va concéder sa vulnérabilité et l’imprévisibilité dans la nature pour ainsi apprendre à être humble et renouer une relation sincère avec le Seigneur de l’univers’’.

’’La leçon fondamentale sera une introspection pour que l’homme revienne à la lucidité et au respect mutuel pour à cet effet rompre avec la suffisance et établir un rapport plus harmonieux avec la nature’’ , soutient imam Ahmadou Makhtar Kanté.

A l’heure où l’on parle déjà de relance économique et de réajustement pour s’assurer d’une autosuffisance sanitaire et pharmaceutique, ces deux spécialistes de la religion musulmane pensent que cette crise qui a tout bouleversé sur son passage ’’devrait inaugurer une phase alternative dans le monde et qui aurait comme soubassement la morale et l’éthique’’.

’’Le monde n’a pas un déficit économique ou scientifique. Mais il a un manque criard de moralité et d’éthique professionnelle’’, note pour sa part Makhtar Kébé.

Dans cette même perspective, imam Kanté suppose que ’’’la religion pourrait apporter un discours de solidarité, de soutien aux plus faibles, à l’opposé de ce discours guerrier qui voit la géopolitique comme un rapport de force dans lequel le plus fort doit dominer le plus faible’’.

Et comme préalable notamment au plan local, Makhtar Kébé insiste sur la nécessité ’’d’éviter les voix discordantes autour des grandes questions sociétales qui transcendent les sensibilités religieuses au Sénégal’’.

En cela, il interpelle l’Etat qui doit accompagner cette initiative d’unification des positions devant aboutir à un cadre de concertation, qui doté d’un instrument juridique, ’’pourrait faciliter des prises de décisions sur les grandes questions qui transcendent toutes les sensibilités confrériques et permettre à l’Etat d’avoir un seul interlocuteur crédible en de pareilles situations.’’

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