Lauréat prix Uemoa de la Biennale 2016 : Arébénor Bassène, tête de l'art

Pour sa première Biennale, Arébénor Bassène a pourtant remporté hier le prix Uemoa de la Biennale 2016 pour son œuvre sur les migrants. Le choix est judicieux car cette toile incarne la technique artistique de Bassène ainsi que son ouverture au monde, sa dimension de chercheur, mais aussi sa liberté d'esprit. Bref un intellectuel africain qui jette ses idées sur une toile.

Au premier étage de sa maison familiale, à la corniche de Guédiawaye, Arébénor Bassène cache son atelier de travail. C'est dans ce cadre qu'il nous accueille. Il semble que les toiles aient peu à peu rampé hors de leur chambre de maternité pour venir coloniser les murs de la maison. Elles ornent la montée d'escalier et le couloir est éclairé par les œuvres sélectionnées pour la Biennale 2016. L'atelier d'Arébénor aurait eu sa place dans une vignette de bandes dessinées, tellement il est en harmonie avec la représentation que l'imaginaire collectif se fait de l'artiste créateur. Une toile en travail est posée à même le sol. Dessus, un voilier vogue sur les flots déchaînés. Couvert de taches de peinture, le plancher est lui-même une œuvre d'art. Des amas de toiles, de tableaux, de papier, de pots de peinture, de livres recouvrent tout l'espace disponible. Pourtant Arébénor n'a rien de l'artiste fou ou illuminé qu'on imagine. Il est calme, s'exprime avec une voix posée et invite avec le sourire à nous asseoir dans l'un des deux fauteuils disponibles dans l'atelier.
Basséne est de ceux qu'il faut faire parler sans mettre de gants. Il répond aux questions directement et ne s'égare pas en anecdotes, réflexions personnelles ou autres digressions. Ce trait de caractère rend ses propos d'autant plus pertinents, lorsqu'il affirme: «c'est comme un jeu pour moi», on est tenté de le croire. Il présente ainsi l'art comme son «hobby ». Pas que ce n'est pas son travail, mais surtout qu'il chasse l'ennui depuis petit avec ses crayons et ses pinceaux. Bref, «c'est une passion». Cet artiste est un joueur, il aime tromper le spectateur. Ses ouvrages sont touchés à presque tous les niveaux par l'écriture, il «travaille sur les nuances entre les typographies». Réflexe naturel, le spectateur ne va même pas chercher à déchiffrer ce qui ressemble à des hiéroglyphes ou de l'hébreu. Pourtant Arébénor fait remarquer avec malice que tout est écrit en français ou en anglais. Les messages sont là et c'est la base de son œuvre. «Les dessins se font dans les écritures», explique-t-il.

«Le texte, le contexte et le prétexte»
«Demande pas de construire des cases neuves à Calais pour danser le coupé-décalé», peut-on lire sur «Le texte, le contexte et le prétexte», l'œuvre qui lui a ouvert les portes de la Biennale 2016 et qui lui a permis d'avoir le prix Uemoa. Elle aborde la question de l'émigration. Sujet plus qu'actuel, le plasticien affirme s'inspirer «de [son] vécu, [ses] lectures, de ce qui se passe dans [son] environnement immédiat et dans le monde». Un discours qu'il accompagne d'une véritable réflexion sur la question. Touché par le fait que le Sénégal ait perdu beaucoup de jeunes qui sont partis pour l'Europe, il considère d'abord que «ce n'est pas un phénomène nouveau» et que «le vrai développement ne peut pas passer par l'émigration». Il appelle les Africains à être «conscients de ce qu'ils ont comme valeur humaine». La toile cache donc un cri du cœur pour l'Afrique qu'il présente comme «le continent du futur».
Cette conscience avertie des maux du monde est le résultat d'un travail de chercheur. L'artiste se présente d'ailleurs comme tel, pensant qu'il est «toujours en train de cheminer et d'apprendre». C'est cet état d'esprit qui l'a conduit à suivre un parcours d'enseignant aux Beaux-Arts d'où il est sorti en 2001. Aujourd'hui, il dispense des cours aux Parcelles Assainies trois jours par semaine. Une activité qu'il juge enrichissante, sur le plan artistique et sur le plan financier. Battu une fois par son professeur de CM2 parce qu'il dessinait lorsqu'il s'ennuyait, son expérience avec l'enseignement n'avait pourtant pas démarré sur les meilleurs bases. Il s'est probablement réconcilié avec l'habit de l'instituteur quand il lui a fait comprendre que Picasso était un grand peintre, aux Beaux-Arts. Avant cela, Arébénor considérait «qu'il ne savait pas dessiner».

«D'ébène et d'Ivoire»
Ses activités d'enseignant n'ont pas semblé freiner sa création, lorsqu'on découvre son lieu de travail et l'amoncellement d'œuvres. De plus, Arébénor Bassène a exposé à Namur en Belgique à la Jery Gallery, mais aussi en Hollande ou en France et a participé à des Off de chaque Dakar'Art, depuis 2006. Il vient de gagner un prestigieux prix à la Biennale et s'il estime normal que son travail soit récompensé il n'en demeure pas moins très modeste. «Je n'ai pas un grand mérite», confie-t--il, «je ne suis pas un génie, j'ai tout eu. Le génie est celui qui n'a aucune formation et qui va loin». Sans génie et sans prétention il estime quand même qu'il a son mot à dire et espère «susciter une émotion» chez les amateurs d'art, avec l'aide de ses trois fantastiques: l'écriture, le dessin et la couleur. Trio gagnant qu'on retrouve sur «D'ébène et d'Ivoire» une autre de ses œuvres présente à la Biennale, et qui traite des relations occidentales et africaines. Cette œuvre incarne bien la triple dimension que revêt l'art aux yeux d'Arébénor dans son sens sémantique, son sens graphique et sa couleur. Le dessin, très travaillé, est accompagné de texte qui lui non plus, n'arrive pas de nulle part. Tout est recherché chez Arébénor Bassène même s'il pense que ce qu'il fait le dépasse. «Je ne sais pas où je vais», avoue-t-il, signe d'un esprit libre qui peut même penser que Picasso ne sait pas dessiner.

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