LEVEE DU COUVRE-FEU : Les Sénégalais divisés dans l'indignation

LEVEE DU COUVRE-FEU : Les Sénégalais divisés dans l'indignation

Enqueteplus Le 2020-07-05  Source

La levée du couvre-feu au Sénégal est diversement appréciée par la population. Si, pour certains, c'est une déception et le moment mal choisi, pour d'autres, il n'y avait aucun sens de maintenir cette mesure qui est une mascarade. "EnQuête'' a fait le tour de quelques quartiers de Dakar.

La nouvelle est tombée comme un couperet, ce lundi. Il était 20 h, lorsque le président Macky Sall, dans son discours la Nation, a annoncé la levée de l'état d'urgence et du couvre-feu. Une déclaration perçue comme une délivrance pour certains et comme une condamnation pour d'autres.

A l'Unité 21 des Parcelles-Assainies, des jeunes ont même esquissé des pas de danse pour manifester leur joie. Khadim Guèye est mécanicien de motos. Ce trentenaire attendait depuis longtemps la levée du couvre-feu. Son avis est simple. Il ne croit pas que la maladie existe. Il pense que tout cela relève de la politique. "Les autorités ne respectent pas les Sénégalais, commencer par le président. Il se lève un beau jour, décide de confiner les gens, en nous faisant croire qu'il y a une maladie. C'est archifaux. Cette maladie est ailleurs, mais pas au Sénégal. La preuve, chaque jour, on nous informe que les cas augmentent. Si ce qu'ils disent est vrai, alors pourquoi d'abord repousser l'heure du couvre-feu 23 h, ensuite la lever? Non, c'est de la foutaise'', fustige Khadim.

Pour son ami Mbaye Seck, les raisons de cette tergiversation sont simples. "L'Etat veut amadouer les Occidentaux, en déclarant la maladie pour gagner de l'argent. Sauf que le moment choisi n'est pas bon, parce que ces pays traversent une crise sanitaire. Parfois, nos autorités ne sont pas malignes dans leur démarche. Quand elles ont su qu'elles n'auront rien, l, elles ont été obligées de procéder la levée du couvre-feu. Personne n'est dupe. Les Occidentaux maitrisent maintenant la manie de nos présidents'', ironise ce mécanicien. Avant d'ajouter: "Le jour où vous verrez vous-même un malade ou que vous connaitrez quelqu'un décédé du coronavirus, j'offre mon atelier. C'est juste de la politique. Sinon, je ne vois pas la raison de cette levée. Si réellement la maladie existe et que le nombre de cas s'accroit. C'est paradoxal. Ce pays est gouverné par des farceurs'', se moque Mbaye Seck.

Embouchant la même trompette, Sira Niang trouve que c'est juste de la mascarade. "Nous ne sommes pas des pigeons qu'on enferme la nuit pour les libérer le jour. D'abord, le premier mensonge de l'Etat se trouve dans la positivité des cas. Parce que toutes les personnes qui ont fait de soi-disant témoignages sont toutes des politiques. Je n'ai pas vu un citoyen lambda faire un témoignage. Ensuite sur les décès; l'Etat masque sa farce en disant que personne ne doit assister l'inhumation. C'est du jamais vu. Il était plus que temps qu'on nous libère'', peste cette habitante de la cité Damel. A son avis, même le nombre de cas et de décès donné n'est que pur mensonge. Parce que les autorités cherchaient de l'argent en le faisant. "Quand nos hommes politiques ont appris qu'on est en train d'appuyer les pays affectés par le virus, sans attendre, le Sénégal a déclaré des cas Touba. Tout cela est une stratégie. Ils ont voulu utiliser l'image de Touba pour se faire de l'argent. Mais Dieu ne les a pas suivis dans leur magouille. Parce qu'ils n'ont rien reçu et ils ont tout levé'', retrace-t-elle.

Pour Aliou Dieng, commerçant au marché Dior, il ne s'agit nullement de l'existence ou non de la maladie. Le problème est que les chefs de famille peinent subvenir aux besoins de leurs familles. "Pendant trois mois, on est resté enfermé. Les gens doivent travailler. On ne peut pas passer toute notre vie enfermée. En plus, on n'a aucune idée de la fin de cette épidémie. J'ai bien écouté le discours du président; il a bien fait de procéder la levée du couvre-feu. Il faut sauver notre économie'', explique M. Dieng. Qui, toutefois, soutient que cette mesure n'a rien voir avec le respect des mesures barrières. "Ici au marché, nous portons toujours le masque. Les gens meurent du coronavirus, donc nous devons nous protéger en allant au travail. Mais nous ne pouvons pas continuer de quitter nos lieux de travail tôt, cause du couvre-feu'', soutient-il.

Le Sénégal, un pays très difficile gouverner

Une idée que ne partage pas son ami Bara Ndiaye de Nord-Foire. Pour lui, ce qu'on ne peut gagner de 8 h 22 h, on ne peut l'avoir 23 h. D'autant que, dit-il, beaucoup de commerçants, en temps normal, ferment boutique 21 h. "C'est un faux débat de dire qu'il faut sauver l'économie. Parce qu'il faut être bien portant pour travailler. Donc, le président ne devrait pas écouter les uns pour lever l'état d'urgence en général et le couvre-feu en particulier'', conseille M. Ndiaye. Qui souligne que le Sénégal est un pays très difficile gouverner. A son avis, la première erreur de Macky Sall a été l'ouverture des lieux de culte. "Il a cédé la pression jusqu' rouvrir les lieux de culte et prolonger l'heure du couvre-feu de 20 h 23 h. C'est une grosse erreur. Il devait en rester-l et non donner la possibilité la population de mieux se contaminer. C'est ce qu'il a fait. Il nous condamne avec ses décisions'', dénonce le commerçant.

Dans la même veine, Abdou Niang, étudiant en pharmacie l'université Cheikh Anta Diop, ne se remet toujours pas de la décision prise par le chef de l'Etat. Il est comme dans un cauchemar. "Jusqu' ce matin, je m'attendais ce que le président revienne sur sa décision. Ce qu'il a fait est grave. Il laisse son peuple lui-même. Mais en âme et conscience, il sait pertinemment qu'il a mal agi. Le plus révoltant est qu'on ne peut pas contrecarrer une décision donnée par un président. Il nous laisse mourir tranquillement. C'est dommage'', se désole-t-il.

A côté de lui, Safietou Cissé souligne qu'un Etat ne doit pas être faible. "Avec cette crise, nous avons découvert un Etat faible. Un Etat qui fléchit en un seul clin d'?il. C'est vraiment honteux. En plus, tout le monde avait l'information, avant le discours du président. Même son avant-dernière déclaration, c'était la même chose'', fulmine Safietou. Selon qui la meilleure solution est de ne pas lever le couvre-feu et de le ramener 20 h, voire 18 h, vu l'accroissement du nombre de cas et de décès.

VIVIANE DIATTA

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