Procès Daech : « En Tunisie, on reproduit une logique de haine »

Procès Daech : « En Tunisie, on reproduit une logique de haine »

Seneweb Le 2020-09-25  Source
Procès Daesh

Vous soulignez qu'il aura fallu attendre 2014 pour que ces pays cessent de fermer les yeux sur les départs jihadistes en zone de combat. Pourquoi ce tournant ?

À l'époque, le contexte n'était pas le même. Les départs de jeunes pour combattre Bachar al-Assad inquiétaient peu. Personne n'anticipait un possible retour de bâton. D'autant plus qu'en Tunisie, la logique jihadiste depuis les années 1990 n'impliquait pas que les revenants continuent commettre des actes terroristes.

C'est après l'interdiction, en août 2013, d'Ansar el-Charia que le pays a compris que ce phénomène jihadiste allait se retourner contre lui. Tandis qu'en Belgique, c'est l'attaque du Musée juif par Mehdi Nemmouche en mai 2014 qui a entrainé cette prise de conscience.

La question du retour des combattants est épineuse pour des Etats qui préfèrent parfois les savoir loin de leur sol. Y a-t-il, l encore, des points communs entre les trois pays étudiés ?


De très nombreux Tunisiens et Tunisiennes se trouvaient dans les zones autonomes kurdes avant les bombardements turcs. La Tunisie ne s'empressait pas plus que la France et la Belgique de demander leur extradition. Les retours y sont gérés individuellement par les avocats sans que l'Etat ne les réclame.

Selon nos estimations, sur les 4000 5000 jihadistes tunisiens partis, 1000 seraient morts au combat et 1000 autres rentrés au pays. 2000 autres pourraient encore être en vie en dehors de la Tunisie. Où sont-ils passés ? Il se peut qu'ils soient pour partie emprisonnés, mais d'autres se sont surement redéployés en Libye.

"À PART QUELQUES ORPHELINS, PARIS ET BRUXELLES N'ONT FAIT REVENIR QU'UN PETIT NOMBRE D'INDIVIDUS. LES AUTRES ONT ETE LIVRES À L'IRAK"

À part quelques orphelins, Paris et Bruxelles n'ont fait revenir qu'un petit nombre d'individus. Les autres ont été livrés l'Irak "" qu'ils aient été, sur le terrain, aide-cuisiniers ou égorgeurs. Or, sur place, les procès ne sont pas équitables et ils peuvent être condamnés mort du seul fait de leur appartenance Daesh. Il se pourrait que la France s'en arrange et ait discrètement demandé l'Irak de ne pas les exécuter.

Vous soulignez qu'en Tunisie le droit la défense des jihadistes pose plus problème qu'ailleurs. Pourquoi ?

La détention préventive de 14 mois avant tout jugement pose question. Par ailleurs, il y a encore des cas de torture, c'est un secret de polichinelle. Je ne dis pas que la torture est institutionnalisée et systématique, comme c'était le cas sous Ben Ali, mais des méthodes héritées de cette ère subsistent dans certains cas pour obtenir des aveux. Même si elles ont évolué, on a pu recenser des cas de privations de sommeil et autres violences.

C'est d'ailleurs la première question posée aux suspects par le juge en charge du terrorisme : « Avez-vous livré des aveux sous la contrainte de la torture ? » Or, beaucoup de dossiers tombent du fait que les aveux ont été arrachés sous la contrainte durant les premières 48 heures de détention sans présence d'un avocat. Est-ce devenu un procédé de défense lorsque les preuves sont faibles ?

En déclarant qu'en Tunisie « les erreurs d'hier se reproduisent et risquent de créer des bombes retardement », vous faites référence l'effet domino de la répression qui alimente la rancœur vis--vis de l'Etat, notamment via des procédures qui touchent l'entourage des suspects…

On ne parvient pas obtenir de chiffres officiels, mais les procédures S17 s'appliquent des dizaines de milliers de personnes, jusqu' 100 000 selon les avocats. Il existe en fait des procédures S1, S17, S19, S20 sans que personne ne sache vraiment quoi cela correspond, ni quels sont les motifs invoqués. C'est ingérable pour les policiers qui n'ont pas accès l'ensemble des dossiers mais doivent mobiliser énormément de personnel pour harceler les familles.

Du côté des familles, cela reproduit une logique de haine. Ce sont des pratiques d'un autre âge, contre-productives. Il faudrait a minima que ces fichages transitent par le parquet anti-terroriste et soient sous le contrôle de la justice au lieu de rester entre les mains du ministère de l'Intérieur.

"LA REPONSE AU JIHADISME NE PEUT êTRE EXCLUSIVEMENT SECURITAIRE, ELLE DOIT êTRE AUSSI POLITIQUE"

La difficulté établir des profils types de jihadistes est également largement évoquée dans votre documentaire. En quoi cela complique-t-il le travail de la justice ?

Les études sont légion sur cette question depuis 2005 et force est de constater qu'il n'existe pas de programme de déradicalisation qui fonctionne. Il n'existe pas de profils équivalents, chaque cas doit être traité individuellement. On peut observer tout au plus la rencontre entre un contexte d'adhésion un combat politique et une radicalisation personnelle. Et il est très difficile de rassembler des preuves.

Ce que dit mon film c'est que dans ces affaires, on ne juge pas toujours un acte mais les intentions et l'univers en arrière-plan. Or, je pense qu'il reste difficile pour les juges de se projeter dans le contexte de l'infraction.

Vous dénoncez « notre diable contemporain » et les facteurs de création voire d'alimentation du phénomène des départs jihadistes au combat. Que voulez-vous dire ?

Je rappelle une évidence pour les acteurs de la lutte antiterroriste qui n'est malheureusement pas partagée par les politiques. C'est la guerre en Irak et notre attitude politique qui ont déclenché ce phénomène. À mon sens, bombarder le califat terroriste affaiblit, certes, ses capacités d'action, mais cela repousse et démultiplie aussi les logiques insurrectionnelles au sein des populations. Cela créé de gros défis venir, sans pour autant régler le problème du terrorisme. La réponse ne peut être exclusivement sécuritaire, elle doit être aussi politique.

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