RECRUDESCENCE DE LA MIGRATION : Les mille et une raisons des jeunes

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La migration des jeunes était au cÅ“ur d’un panel organisé, hier, en ligne par Afrikajom Center. Les différents panélistes invités ont tenté d’expliquer ce phénomène, chacun y a allant de son expérience.

 

De grosses vagues de départs vers l’Espagne, en pirogue, ont été notées, il y a quelques semaines. Ainsi est revenu au centre des débats le phénomène »˜’Barsa-Barsax ». La machine tourne encore et chacun cherche à  comprendre pourquoi ces jeunes tiennent tant à  effectuer ce voyage périlleux à  la recherche d’un avenir meilleur, mais surtout incertain. Le cinéaste sénégalais Moussa Sène Absa, qui a fait un film documentaire sur le sujet présenté au Festival panafricain du cinéma et de l’audiovisuel de Ouagadougou (Fespaco) a tenté l’approche sociologique pour expliquer la situation.

Invité hier par Afrikajom Center à  coanimer un panel dont le thème était »˜’La recrudescence de la migration : comprendre la détresse de la jeunesse et y trouver une réponse appropriée », il est parti d’une approche sociologique. Il considère ainsi que la migration peut s’expliquer par différents problèmes sociaux. Il accuse l’Etat. »˜’Les jeunes se sentent exclus de cette nation », soutient-il. »˜’Nous vivons dans une société d’anthropophages. Les jeunes nous ont détestés (.) On a constitué une société sans eux », affirme-t-il. Boubacar Boris Diop, un autre des panélistes du jour, semble dire qu’il ne faut surtout pas compter sur les politiques africains. D’après lui, la classe politique n’est pas »˜’de nature à  séduire la jeunesse ambitieuse ».  Et si d’aucuns condamnent les jeunes migrants, en ce sens qu’ils mettent leur vie en danger, le cinéaste, quant à  lui, dit les comprendre.

Pour lui, tout est de la faute de l’élite africaine qui ne montre pas le bon exemple. »˜’Ils voient les multinationales être de connivence avec les dirigeants. Ces jeunes ne peuvent avoir de fibre patriotique. Pourquoi Macron et Total peuvent venir piller impunément ? », se demande-t-il. Une bonne raison peut-être d’aller chercher ce qui a été pris chez eux.

Pour Boubacar Boris Diop, l’idée d’aller recoloniser l’Europe comme revanche et prétexte aux déplacements des jeunes »˜’n’est pas noble ». »˜’Les recoloniser, sans nous rendre compte qu’ils sont venus nous recoloniser », fait-il savoir, non sans regretter certaines choses. Il n’a pas, à  cet effet, manqué de lancer des pierres dans le jardin du président Macky Sall : »˜’Les intérêts français en particulier n’ont jamais été mieux servis au Sénégal depuis l’arrivée au pouvoir de M. Macky Sall », soutient Boubar Boris Diop.

En outre, Moussa Sène Absa trouve que cette société sénégalaise a »˜’remplacé Dieu par le marabout, avec une vision par le charlatanisme ». Ce qui lui fait dire qu’elle »˜’est à  la dérive ! ». Par conséquent, cette jeunesse qui tente l’émigration a évolué dans une société »˜’conçue sur le paraitre et le mensonge. Une société matérialiste ». Ce qui la pousserait, d’après lui, à  vouloir, à  tout prix, devenir riche.  A cela s’ajoute cette pression familiale exercée par des proches qui leur rappelle souvent que tel qui vit en Occident a pu réaliser de grandes choses. Ils incitent ces enfants à  effectuer ce voyage. Ainsi est pointée du doigt la responsabilité de la société, de la famille.

Boubacar Boris Diop a lui aussi insisté sur cette notion de réussir vaille que vaille. Pour lui, la notion de »˜’tékki », un mot wolof qu’il a expliqué par : »˜’Je veux signifier quelque chose, au regard de ma communauté », pousse nombre de ces jeunes à  s’investir dans cette manÅ“uvre acrobatique de l’émigration irrégulière.

Pour savoir o๠cela peut mener les jeunes, l’écrivain a évoqué la notion du »˜’jihad » qu’il compare à  l’émigration. »˜’Ils vont en mer comme au jihad. Ils pensent que s’ils restent, on va dire qu’ils ont  peur », explique l’auteur de »˜’Laambi Goolo ». Il ajoute qu’il y a une grande part de fatalisme dans cette tentative de braver l’océan pour l’Europe. »˜’Barsa wala Barsax, comme si je meurs, je vais au paradis », suppose-t-il.

Autre chose que Boris Diop n’a pas manqué de souligner, est le fait que les modèles de réussite qui sont dans ces pays européens cachent aux jeunes les difficultés qu’ils rencontrent là -bas.

Si ces deux panélistes empruntent une démarche qui donne la jeunesse comme »˜’victime », le Poète Amadou Lamine Sall, pour sa part, semble, dans un premier temps, dénoncer l’attitude de cette jeunesse qui attend beaucoup de l’Etat. »˜’On ne doit pas tout attendre de l’Etat », dit-il en poursuivant : »˜’Dans ce genre de débat, je souhaiterais qu’il ait beaucoup plus de propositions concrètes que de critiques. Nous critiquons beaucoup l’Etat et nos gouvernants. Mais cela ne mène à  rien », soutient-il. Des propositions, pour le poète, il faut en trouver pour arrêter les jeunes d’aller vers la mer. Et c’est dans cette perspective qu’il propose l’octroi de »˜’kit de chômage » à  ces jeunes Sénégalais, suivant des critères bien définis.

»˜’Il faut que le pétrole et le gaz puissent sauver et protéger », dit-il. Et de lancer un »˜’défi » à  l’Etat : »˜’Dix jeunes, un hectare. Mon Dieu, ce pays a des terres ! », s’exclame le poète pour dire que ce n’est ni impossible ni difficile à  faire. En fait, il est »˜’descendu sur terre » pensant que l’agriculture pourrait être une des solutions à  ce problème de migration. »˜’L’Etat doit donner des équipements et semences complets aux jeunes. Ils pourront rembourser au bout de 5 ou 10 ans », propose Amadou Lamine Sall, avant d’ajouter : »˜’Il faut que la jeunesse aille vers ces terres au lieu de les donner à  des étrangers. » Il a également beaucoup insisté sur la formation des jeunes. Pour lui, il faut développer et accélérer la formation professionnelle. »˜’L’université, je ne dirais pas qu’elle est morte, mais elle est à  réformer », déclare-t-il.

Egalement panéliste à  cette rencontre, Fatou Sow Sarr est revenue sur l’aspect économique de la question. Pour elle, les causes fondamentales de cette migration sont ailleurs que dans les familles. »˜’Toutes les études que nous avons menées en 2006, nous ont ramenés à  la variable économique, à  la pauvreté et à  la question politique », affirme-t-elle. Elle prévoit plutôt de revoir le modèle économique qui, pour elle, est extraverti et source d’inégalité sociale. La sociologue pense que cette inégalité peut même mener un pays comme le Sénégal à  un problème pire que la migration, à  savoir les affrontements et les confrontations, et »˜’le perdant sera la société dans sa globalité, dans sa totalité ».

Mais tout n’est pas perdu. Moussa Sène Absa propose la reconstruction de cette société sur la base d’une justice sociale, du mérite et du nationalisme. En taxant les intellectuels, d’une part, de »˜’responsables de ce phénomène de la migration », il les invite à  arrêter de construire un narratif qui fait penser aux jeunes que l’Afrique, c’est la guerre, la misère et finalement, ils »˜’pensent que l’ailleurs, c’est le meilleur ». Boris Diop les a invités à  se battre pour rester chez eux.

IBRAHIMA MINTHE (STAGIAIRE)

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