VICTIME DE REFUS DE PATERNITE : L'enfer qu'a vécu Alicia

De la joie de vivre, elle en a revendre. Dans son entourage, elle distribue de la tendresse et de l'affection souhait. Pourtant, la vie n'a pas toujours été rose pour Alicia, jeune mère d'un petit garçon abandonné par son petit-ami avant la naissance de l'enfant. Avant d'accepter cette situation, elle est passée par des tourments, au point de tenter de se suicider, au 5e mois de sa grossesse, pour éviter la honte sa famille. Désormais pensionnaire de la Maison Rose de Guédiawaye, elle est prête affronter la vie, aimer son fils et prendre son destin en main.

Alicia a dû aller chercher au tréfonds de son âme la joie de vivre qui la caractérisait. Il lui a fallu être mentalement très solide pour remonter la pente, sortir la tête de l'eau, après avoir subi des assauts du destin. Son rire joyeux a désormais effacé des tourments épouvantables d'un passé terrible.

Trouvée la Maison Rose où elle essaie de repeindre sa vie en rose, elle raconte sa renaissance. La jeune Sérère de 24 ans, native de Joal, a été victime, disons de sa naïveté, et abandonnée par son petit ami, alors qu'elle était enceinte. Elle a dû, seule, assumer sa grossesse, faire face la pression sociale et familiale, aux questionnements existentiels. "J'avais confiance en cet homme. En lui je voyais le modèle du mari et père parfait, et il a profité de moi'', regrette-t-elle aujourd'hui.

Alicia a rencontré le père de son enfant, un soir d'août 2018. Un homme de tenue qui a su comment jouer pour gagner le coeur de cette jeune fille qui avait mis une croix sur les hommes, depuis quelque temps déj. "Il s'est rapproché de moi en parlant de religion. On a, par la suite, échangé nos coordonnées. Au début, c'était purement amical, car j'avais mis une croix sur les hommes. Lui, je le considérais comme un frère qui n'hésitait pas me soutenir quand j'avais des problèmes familiaux. Il me proposait qu'on soit ensemble. Ce que je finis par accepter'', se remémore-t-elle. Le temps aidant, Alicia se sentait de plus en plus confiante et prête son tour soutenir son partenaire dans toutes les épreuves. C'est ainsi qu'un soir, se rappelle-t-elle, son ami l'a téléphonée et semblait désemparé. "Je l'ai trouvé désespéré, car d'après lui, sa mère venait de piquer une crise. J'ai voulu le consoler, et avec le rapprochement physique, on est passé l'acte. J'ai cédé devant sa souffrance. Avec le temps, je me demande d'ailleurs si sa mère était réellement malade'', culpabilise-t-elle.

Le couple n'avait pris aucune précaution, lors de ces rapports intimes. Alicia s'est retrouvée avec une grossesse. Elle décide tout naturellement de s'en ouvrir son partenaire, mais finira par sursoir sa décision.

Entre deux rires nerveux, elle explique: "Ce jour-l, quelques minutes après mon arrivée chez lui, il a reçu un appel de son père. Quand je lui ai demandé de quoi il parlait, il m'a fait savoir que son père venait de le conseiller d'être prudent avec les femmes et d'éviter de faire un enfant hors mariage, pour préserver la réputation de la famille. Il m'a dit qu'il préférait se suicider plutôt que d'avoir un enfant naturel et être déshérité''.

Devant cette révélation, elle n'a pas voulu faire état de l'objet de sa visite. Plus tard, elle est partie voir son copain et a décidé de prendre les choses d'une autre manière. Elle a essayé d'établir la discussion et connaître la position de son partenaire, si elle tombait enceinte. La jeune dame obtiendra une réponse mitigée et décide de pousser le bouchon plus loin, en lui révélant définitivement son état de grossesse.

Seulement, Alicia sera surprise. "Il m'a rétorqué que ce n'était pas son problème, qu'il n'avait rien faire de ma grossesse. Au début, je pensais qu'il n'était pas sérieux. Mais il a catégoriquement nié être le père de mon enfant. Vous savez, au Sénégal, quand un homme ne veut pas assumer ses responsabilités, il peut monter toute une histoire''. Ce fut alors un choc.

En y repensant, elle laisse échapper un rire qui dévoile une belle ligne de dents toutes blanches. Vêtu d'un top noir et d'un pantalon moulant rouge, on sent son stress et sa gêne. Elle n'a pas arrêté de se craquer les doigts, tout le long de son récit.

"J'ai avalé du granulé de javel pour me suicider, 5 mois de grossesse''

Son désespoir était d'autant plus grand quand elle sut qu'elle ne pouvait pas non plus compter sur la législation sénégalaise pour obliger le père de son enfant d'assumer ses responsabilités. L'article 1996 du Code de la famille stipule: ''L'établissement de la filiation paternelle est interdit tout enfant qui n'est pas présumé issu du mariage de sa mère ou n'a pas été volontairement reconnu par son père (?). Cela veut dire qu'on interdit un enfant qui n'est pas issu d'un mariage ou n'est pas présumé issu d'un mariage qui n'est pas reconnu volontairement par son père, de rechercher la paternité.''

Ainsi, pour Alicia, la réponse reçue de son copain était inacceptable. Laissée elle-même, mal conseillée, prise de panique et sans le sou, la responsabilité parentale lui parut lourde porter. La solution qui l'obsédait a été alors de mettre un terme sa vie. "J'ai alors mélangé beaucoup d'éléments chimiques. Je me rappelle que j'ai pris 500 g de javel en grains, du vinaigre et d'autres produits que j'ai avalés, alors que j'étais 5 mois de grossesse. Je ne souhaitais qu'une chose: mourir. Je me suis réveillée l'hôpital. La sage-femme m'a alors demandé si j'étais consciente des risques que je prenais avec mon état. Je lui ai dit que je l'ai fait volontairement pour éviter ma famille une souffrance supplémentaire. Je ne pouvais pas élever un enfant toute seule. Elle m'a alors mise en rapport avec une assistante sociale qui m'a orientée ici'', explique-t-elle d'une petite voix.

Alicia avait déj rejeté son nourrisson avant la naissance. Son premier réflexe était de demander la gérante de la Maison Rose de trouver une famille d'accueil son enfant. L'accompagnement de la Maison Rose a permis la jeune mère de se réconcilier avec sa personne et d'apprendre aimer son futur nouveau-né. "A mon arrivée, je ne croyais plus la vie, je ne souhaitais que la mort. Le personnel de cette maison m'a accompagnée et m'a permis de traverser cette situation. Ici, on ne juge personne, on vous accompagne selon votre histoire et on fait de sorte que vous arriviez tout supporter''.

Alicia a alors accepté sa situation jusqu' la naissance de son enfant. Un bienfait qu'elle n'imaginait pas aussi salutaire. Le seul fait d'invoquer le nom de son enfant fait rayonner ses yeux.

La jeune maman, dont le fils fête bientôt son premier anniversaire, voulait cependant partager le bonheur avec son partenaire. Des recherches sur les réseaux sociaux ont permis d'obtenir nouveau son contact pour lui annoncer la bonne nouvelle. Seulement, ce sera une déception de plus. Après plusieurs tentatives, elle finira par savoir que le père de son enfant était en mission hors du Sénégal, sans même avoir pris la peine de l'aviser de son départ.

"Le père de mon enfant a exigé un test ADN avant de le déclarer''

C'est après deux mois qu'elle réussit le joindre pour lui annoncer la naissance de son fils. "J'avais déj donné un prénom mon fils. Ce qui était inacceptable pour lui. Il m'a dit que ce n'est pas mon rôle, alors qu'il n'était pas l au moment de la naissance. Quand je lui ai demandé de déclarer son enfant, il m'a dit qu'il allait d'abord procéder un test ADN avant de donner son nom l'enfant''. Alicia jure qu'elle n'est pas contre ce test. Seulement, le concerné ne s'est jamais présenté pour le faire. Face cette attitude, la nouvelle maman s'est fait une religion et a compris que le père n'est pas prêt accepter son enfant.

Elle a alors décidé de prendre son courage deux mains et de s'occuper de son bébé. "Il n'a jamais cherché savoir ce que j'étais devenue avec ma grossesse. Je pense que quand on rejette son enfant avant même sa naissance, on ne mérite pas d'être considéré comme un père. Aujourd'hui, je ne pense plus lui, je ne peux pas le contraindre reconnaitre l'enfant juridiquement, ce que je trouve vraiment injuste, car l'enfant n'a pas demandé naitre, peu importe comment on l'a eu. Je me dis d'ailleurs qu'il ne peut pas donner une meilleure éducation cet enfant'', se résigne-t-elle.

Alicia, qui a réussi panser ses blessures, décide de faire face la réalité et tenir un discours véridique son ex. "Je lui ai dit que je suis fatiguée de courir derrière lui. Moi, j'ai vécu sans père. Ce qui veut dire que mon fils peut vivre sans lui. Je ne peux pas l'obliger venir reconnaitre son fils et je sais que ce dernier souffrira beaucoup demain, cause du regard de la société, alors que ce n'est pas de sa faute, s'il porte mon nom''.

En plus de ses tendances suicidaires, alors qu'elle était enceinte, Alicia est passé par toutes les étapes. Dépressive, elle avait fini par perdre la foi. D'une fervente croyante, elle est passée une irréligieuse qui a déserté les messes et autres moments de recueillement. La déception d'Alicia relève surtout du fait qu'elle avait trouvé en son ex un sauveur. Elle avait tellement traversé de péripéties dans sa vie, qu'elle croyait avoir trouvé le salut auprès de cet homme.

Soutien de famille, enfance malheureuse

Ainée d'une famille de cinq enfants, elle a très tôt voulu prendre en charge ses frères et soeurs, après le décès de leur père, ses 5 ans. "Maman a refait sa vie avec un autre homme. Nous avions été confiés notre grand-mère maternelle qui ne ratait aucune occasion de nous brimer. On était les défavorisés. J'étais battue pour un oui ou un non''.

Le regard figé comme si elle ressentait encore ces brimades, Alicia déroule son récit entrecoupé de rires nerveux. Elève, elle quittait son Joal natal pour se rendre Dakar durant les vacances scolaires, pour travailler comme aide-ménagère et soutenir, sa manière, ses frères et soeurs, et surtout sa mère. Et comme si le sort s'acharnait sur elle, son beau-père et un de ses oncles décident de la marier de force un inconnu, l'âge de 13 ans. Malgré son refus, elle finira par céder pour surtout sauver le foyer de sa mère. Après 4 ans de violences conjugales et de sacrifices, elle quitte son foyer avec un enfant dans les bras, pour travailler plein temps et subvenir aux besoins de sa famille.

"J'ai travaillé très dur durant toute ma vie. Je ne pouvais même pas me payer une tenue correcte, cause de mes charges familiales. Je me suis alors dit que je ne pouvais pas infliger ma grossesse ma mère. De l'autre côté, mon oncle et mon beau-père m'en voulaient toujours cause de mon divorce''.

Aujourd'hui, Alicia ne pense plus refaire sa vie avec un homme. Son objectif est de réussir l'éducation de son fils. Celle qui a arrêté les études en classe de première a, après son accouchement, bénéficié d'une formation en premiers secours et de puéricultrice, grâce la directrice de la Maison Rose, Mona Chasserio. Diplômée en mars dernier, elle a décroché un stage dans une école élémentaire des Maristes pour mettre en pratique ses connaissances.

"Grace cette maison, j'ai eu beaucoup d'opportunités. Je me dis aujourd'hui que toutes les filles qui ont vécu cette tragédie peuvent aller de l'avant. Il suffit d'y croire. Et la souffrance nous permet de prendre une revanche sur le destin. On peut avoir des rêves et les accomplir''.

HABIBATOU TRAORE

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