SUBVENTIONS AGRICOLES : Les graines de la discorde

SUBVENTIONS AGRICOLES : Les graines de la discorde

Enqueteplus Le 2019-12-15  Source

Aussi incommodante que grave, la controverse actuelle entre hauts dignitaires du régime a, au moins, le mérite de renseigner sur le niveau de prévarication des subventions agricoles. Comment des milliers de tonnes d'intrants sont captés par les gros bonnets, proches du pouvoir? Quelques éléments de réponse.

"Les grands bandits se séparent toujours au moment du partage du butin'', disait un président de la République. A cause du partage des intrants et produits agricoles, on ne parle plus le même langage, dans le camp présidentiel. ?a grogne, ça menace, ça déballe dans tous les sens. Triste, pour beaucoup d'observateurs, de voir des riches qui la République a donné, se crêper le chignon pour des ressources censées revenir aux couches les plus démunies de la population: les paysans. Le journaliste-chroniqueur Pape Samba Kane, sous réserve, dit-il, de savoir quel titre, selon quels moyens et quels avantages, dus ou indus, ces messieurs (Cissé Lo et Cie) ont reçu ces tonnages d'intrants agricoles, déclare: "C'est extrêmement choquant d'entendre dire que de hauts responsables politiques qui, déj, bénéficient de toutes sortes d'avantages, profitent des intrants agricoles, avec les quantités en cause, au moment où les paysans ont du mal entrer en possession de quelques kilogrammes de semences.''

En fait, en croire M. Kane, les hommes politiques devraient se tenir loin des subventions agricoles, car il existe d'autres catégories de personnes qui en ont le plus besoin. Ce qui est sûr, c'est que, de l'avis du directeur général du quotidien national "Le Soleil'', son camarade de parti, le député Moustapha Cissé Lo, reçoit des milliers de tonnes de semences. Le concerné, tout en contestant la quantité avancée, avoue en percevoir plus de 2 000 tonnes.

Ainsi, chaque année, au début de chaque campagne, les médias font leurs choux gras avec les pauvres paysans ruant dans les brancards, qui pour déplorer la modicité des quantités obtenues, qui pour décrier la mauvaise qualité des semences. Pendant ce temps, de gros bonnets comme Cissé Lo, eux, se frottent les mains. Et se paient le luxe d'en demander plus.

Loin d'être un fait nouveau, ce système de captation des subventions destinées aux agriculteurs par une mafia de gros bonnets est plus ou moins ancien. Plusieurs études l'ont dénoncé maintes reprises. Chargé de la communication du Cadre national de concertation des ruraux (Cncr), secrétaire général du Cadre de concertation des producteurs d'arachide, Sidy Ba a du mal contenir son amertume. A l'en croire, il est avéré que les subventions agricoles ne sont jamais arrivées aux véritables producteurs qu'ils sont. "Ce qui est inédit, ici, c'est juste de voir une haute autorité dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Il (Moustapha Cissé Lo) nous donne simplement raison. Et nous regrettons avec vigueur ces pratiques malsaines''. Il insiste: "Une bonne partie des subventions est captée par ces catégories de personnes. Les services de l'Etat sont bien au courant, mais ils ne font rien pour y mettre un terme. C'est ce qui est désolant.''

Mais le mal est beaucoup plus profond. En plus de ne pas donner les subventions aux véritables ayants droit, il se pose également la question de la valeur des semences distribuées par le gouvernement: 75 000 tonnes en 2017, subventionnées hauteur de 40 60 %, selon les autorités gouvernementales, soit des dizaines de milliards, depuis 2012. A en croire M. Ba, les véritables producteurs ne les utilisent même pas, faute de qualité. "Une bonne partie des semences que nous utilisons, ce sont des semences que nous conservons nous-mêmes. Les semences qui sont données au niveau des points de collecte sont tout venant; elles ne sont pas de qualité. Les gens le prennent surtout pour manger ou bien pour l'utiliser d'autres fins. Les semences que nous utilisons, c'est des réserves personnelles. Mais comme c'est subventionné, tout le monde en demande''.

De ce fait, plaide-t-il, ceux qui invoquent l'évasion du capital semencier, avec la venue des Chinois, ont tout faux.

Patrimonialisation des ressources

Ainsi, ce sont des mannes importantes d'argent qui sont annuellement perdues par l'Etat du Sénégal au titre des subventions. Celles-ci n'arrivant pas aux véritables destinataires. Pour le coordonnateur du Forum civil, l'ancien Premier ministre annonçait que c'est pas moins de 380 milliards F Cfa qui ont été investis dans le secteur, en 2017: semence, intrants, matériels agricoles. Il regrette: "Dans des moments d'endettement effréné, il faut savoir préserver les maigres ressources dont dispose l'Etat. Nous attendons des mesures fortes venant du président de la République pour arrêter cette hémorragie qui n'a que trop duré.''

Selon lui, nous sommes en présence d'un système de prédation de deniers publics entretenu par une culture d'impunité dont le responsable n'est personne d'autre que le chef de l'Etat. "Cette pratique de patrimonialisation des ressources, ajoute-t-il, dépasse le régime actuel. Mais celui-ci n'a rien fait pour lutter contre''.

Comment mettre un terme ce système de prévaricationsans fin' Dans un entretien qu'il nous avait accordé, le doyen Amadou Tidiane Wane, ingénieur agronome, ancien patron de la Sodagri et de la Cnca, proposait: la suppression de la subvention des intrants agricoles et leur réaffectation dans le prix du produit fini. "Comme ça, argue-t-il, on est sûr que chacun ne pourra avoir que le fruit de son travail. Si tu n'as rien produit, tu n'auras rien du tout. Et les paysans auront tout intérêt vendre l'Etat leurs productions''.

De l'arachide, il précisait: "C'est un monstre. Quand il y en a beaucoup, c'est un problème. Quand il n'y en n'a pas, c'est également un problème.''

Pour sa part, le secrétaire général du Cadre de concertation des producteurs d'arachide, dans le but de lutter contre cette fuite énorme des deniers publics, rapporte: "Certains demandent d'arrêter de subventionner les semences, de mettre l'argent dans les fertilisants. Parce que l, personne ne peut les manger. En général, ceux qui prennent l'engrais l'amènent dans les champs. Ce sont surtout les semences qui posent problème.''

Si la distribution de semences doit continuer, il propose: l'implication des véritables acteurs dans les commissions en charge de cette tâche. "Ce qui est censé être fait pour toi, sans toi, est fait contre toi. Au niveau des commissions, on fait semblant de nous y mettre, mais en réalité, c'est l'Administration centrale qui nomme, qui décrète qui doit en faire partie. C'est aussi ce niveau qu'on distribue les quotas. Si on veut une distribution transparente, il faut impliquer les véritables acteurs''.

"Publier la liste des gros producteurs bénéficiant indûment des semences''

Toujours dans la logique d'une plus grande transparence dans la distribution des intrants, Birahim Seck fulmine: "'Le gouvernementa désormais l'obligation de publier la liste des gros producteurs bénéficiant indûment des semences, d'engrais ou de matériels agricoles. Le chef de l'Etat n'a pas besoin de commanditer une enquête pour prendre des mesures. Il dispose déj de toutes les données. Ainsi, la justice pourra prendre le relais pour le recouvrement de nos ressources.''

D'après Alioune Tine, tout cela est symptomatique d'une société en pleine déliquescence. Une justice juste et efficace, pense-t-il, ne se ferait pas prier pour sévir. "'Tous devraient être convoqués pour s'expliquer sur les présomptions de délit de concussion'', analyse-t-il. Mais l'espoir est mince, si on l'en croit. Il cite le supposé débat sur les ressources naturelles pour étayer son propos. "C'est l une pathologie des outils de régulation judiciaire. Résultat: c'est la force qui risque de faire surface. Ce qui peut générer les tensions et l'instabilité''. Rien, fulmine le défenseur des droits humains, n'est plus violent et déstabilisateur que l'injustice.

De hauts responsables dans les égouts

Par ailleurs, en ce qui concerne la guerre que se livrent certains ténors du régime, le journaliste Pape Samba Kane témoigne: "On a toujours assisté des rivalités politiques, parfois même des conflits sanglants, mais ça restait la sphère politique. Ce qui est inédit, c'est que cette fois-ci, c'est une guerre autour de biens, et de biens que l'on pourrait qualifier de biens publics. La distribution des semences concerne quand même le grand public, les paysans de surcroit.''

Quid des médias qui en font leurs choux gras' Il rétorque: "Je pense qu'on ne peut pas dire, comme ça, qu'il faudrait priver de parole untel ou untel autre. D'autant plus que ces personnes dont il s'agit, ce sont quand même des responsables. Ils ne sont pas n'importe qui. Mais il appartient aux journalistes qui les invitent, je dis bien aux journalistes, de les recadrer, quand il y a des dérives. Il faut les laisser se prononcer, mais avec toute la mesure que requiert le débat public.''

Dans la même veine, le président d'Africajom, Alioune Tine, dit être en train de réfléchir, avec d'autres intellectuels, sur l'impact destructeur pour l'Etat et les institutions de l'action de certains de ses acteurs. Lesquels peuvent, estime-t-il, être des âmes damnées qui, un moment, échappent au contrôle des autorités publiques. "Ce sont des acteurs qui ont une image très controversée, qui font la confusion la plus totale entre intérêt général, intérêt particulier et intérêt privé. Tant qu'ils sont avec les autorités, ça marche. Mais quand leurs intérêts commencent diverger, alors bonjour les dégâts''.

Malheureusement, constate-t-il pour s'en désoler: "Les dégâts, les catastrophes en politique, ça fait le buzz et constitue du pain béni pour les médias. Nous avons, avec cette polémique, les signes et les symptômes des pathologies de notre démocratie.''

MOR AMAR

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