ZLECAF ET EMERGENCE ECONOMIQUE DE L’AFRIQUE : Les économistes déconstruisent le mythe autour de l’accord commercial

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Economie

 

L’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continental africain (Zlecaf) est loin d’ouvrir les portes de l’émergence économique du continent, encore moins de propulser le commerce interafricain comme indiqué par ses initiateurs. C’est qu’ont révélé les économistes Ndongo Samba Sylla et Jacques Berthelot, lors de l’édition des »˜’Samedis de l’économie » de ce mois, dont le thème était axé sur cet accord.

 

La Zone de libre-échange continental africain (Zlecaf) est désormais opérationnelle depuis le 1er janvier 2021, après son entrée en vigueur en mai 2019. L’accord devrait, selon ses initiateurs, propulser les échanges commerciaux entre les pays africains de 50 %, sortir de l’extrême pauvreté 30 millions d’Africains. Mais aussi d’accroître le revenu de 68 millions d’autres personnes qui vivent avec moins de 5,5 dollars par jour et sur les 450 milliards de dollars de gains potentiels, environ 300 milliards proviendraient des mesures de facilitation du commerce et à  la simplification des procédures douanières. Ce qui signifierait, pour les plus optimistes, que la Zlecaf mettrait l’Afrique sur la voie du développement, gr'ce à  l’industrialisation et à  la création d’emplois.

Cependant, intervenant ce week-end dans le cadre de l’édition mensuelle des »˜’Samedis de l’économie », l’économiste Ndongo Samba Sylla a précisé que ces éléments sont les résultats de la littérature économique conventionnelle. »˜’En théorie comme en pratique, il n’y a aucune raison que le libre-échange augmente la croissance économique. Les travaux empiriques ne sont pas parvenus à  montrer que les épisodes de libéralisation commerciale avaient permis d’augmenter la croissance. Du point de vue de la théorie économique conventionnelle néoclassique, l’argument pour le libre-échange, ce n’est pas la croissance, c’est l’efficience », explique-t-il.

Or, M. Sylla renseigne que le libre-échange est défendu, pas parce que cela crée la croissance, mais parce que cela détermine l’efficience. C’est-à -dire les entreprises vont produire à  des coà»ts plus réduits et cette réduction des coà»ts pourra éventuellement être répercutée sur les consommateurs concernés. Pour atteindre cette efficience, l’économiste note qu’il y a plusieurs conditions qui doivent être réunies et il y en a au moins cinq.

»˜’La première condition, c’est qu’il n’y a pas de chômage ou de sous-emploi. Si on veut bénéficier de l’efficience, c’est le plein-emploi, pas de chômage involontaire. La deuxième chose, c’est qu’avec la libéralisation commerciale, les entreprises peuvent ajuster leurs productions. A l’évidence, ces hypothèses ne sont remplies nulle part, pas même dans les pays riches et, à  fortiori, dans ceux les plus pauvres. Ce que la plupart d’entre nous ignorent, c’est que les simulations de l’impact économique de la Zlecaf reposent sur ces hypothèses-là  », dit-il.

Ainsi, il souligne que les travaux qui ont été produits jusque-là  par l’Union africaine (UA) et la Banque mondiale (BM) pour défendre le bien-fondé de la Zone de libre-échange continental, reposent sur l’hypothèse du plein-emploi. C’est-à -dire qu’il n’y a pas de chômeurs en Afrique, de sous-employés. L’hypothèse que la perte des recettes douanières ne va pas réduire les dépenses publiques et ne va pas créer au niveau de la demande globale.

»˜’La dernière chose, c’est qu’il n’y a pas de problème de balance des paiements. Si on importe trop et qu’on a des déficits commerciaux, cela ne pose aucun problème. Parce que comme les taux de change sont flexibles, cela va permettre un ajustement automatique de la balance commerciale et celui de la balance des paiements. Ce qui veut dire qu’on n’a pas de problème de la dette extérieure », poursuit l’économiste et auteur sénégalais.

Des données produites avec des »˜’extrapolations sans fondement »

Sur la hausse du commerce interafricain de 50 %, Ndongo Samba Sylla a soutenu que ce chiffre a été produit à  partir de données »˜’très anciennes », »˜’très rudimentaires » et avec des »˜’extrapolations sans fondement ».

Par conséquent, il affirme que les gens ordinaires qui pensent que la Zlecaf va apporter plus de développement pour l’Afrique »˜’se trompent lourdement ». Pour lui, il est même »˜’naà¯f » de se demander si la Zlecaf va aider l’Afrique à  sortir du sous-développement. »˜’Malgré toutes ces hypothèses, les résultats sont vraiment très décevants par rapport à  la propagande libre-échangiste de l’UA. Cette même étude de 2012 qui dit le libre-échange va augmenter le commerce interafricain de 50 %, dit très clairement que les pays importateurs nets de produits alimentaires comme l’Angola, la RDC, le Mozambique, le Botswana, certains pays de l’Afrique de l’Ouest tels que le Nigeria, ceux de l’Afrique du Nord et de l’Afrique centrale, vont être pénalisés et leurs revenus vont décroître. Elle souligne également que la moitié des pays africains seront dans une situation économique pire, après la mise en Å“uvre la Zlecaf. Et cette même étude conclue, en disant que malgré tout, la Zone de libre-échange continental vous va bénéficier », rapporte-t-il.

D’après lui, il y a aussi une autre étude récente publiée par la Banque mondiale qui dit très clairement qu’elle ne s’intéresse pas à  l’impact de la Zlecaf sur l’emploi. Parce qu’elle dit que le problème d’emploi est fixé. La Banque mondiale dit que la taille du secteur industriel dans le produit intérieur brut (PIB) va diminuer dans 18 des 24 pays qu’elle a étudiés. Ce qui fait dire à  l’économiste que ceux qui attendent l’industrialisation avec la Zlecaf vont également »˜’être déçus ». »˜’Le FMI reconnait également que les entreprises exportatrices sont de très grandes entreprises très productives, qui emploient peu de personnel et offrent des emplois salariés, donc des salaires élevés. Les emplois sont créés par les petites et moyennes entreprises (PME) et PMI qui ne sont pas souvent dans l’exportation », renchérit-il.

Vers des aggravations des inégalités entre les Etats africains

Face à  ces challenges, Ndongo Samba Sylla estime qu’avec le libre-échange, il va y avoir des »˜’aggravations des inégalités » entre les Etats africains. Les pays du Sahel vont être d’autant plus »˜’déstabilisés ». Parce qu’ils sont enclavés, avec une main-d’Å“uvre qui n’est pas très qualifiée et des institutions financières très peu développées. »˜’Le commerce entre les pays africains pourra augmenter, mais ce n’est pas une finalité. Car on vit dans une aire o๠il y a des contraintes écologiques. Ce qu’il faudrait, dans une telle situation, c’est plutôt relocaliser la production. Il faut diminuer le commerce international, limiter la circulation des biens et des services qui sont essentiels pour les enjeux de préservation écologique. La croissance du commerce intracontinental sera pas forcément celle du commerce interafricain. Le commerce intracontinental va augmenter, parce qu’il y a différents acteurs et les multinationales vont être là  pour le stimuler. Mais il n’est pas dit que ce commerce sera animé par les pays de l’Union africaine », fait-il savoir.

L’économiste soutient que le fait que le commerce africain vis-à -vis des pays occidentaux et la Chine soit supérieur au commerce interafricain ne va changer de sitôt. Car c’est la finance qui détermine la géographie des flux commerciaux. Si la Chine a de plus en plus des parts de marché en Afrique, cela est justifié d’après lui, par le fait qu’elle a des banques de développement, des instruments financiers qui permettent à  ses entreprises de s’implanter en Afrique et aussi d’octroyer des crédits à  l’importation. »˜’La France a perdu des parts de marché au début des années 2010 dans son pré-carré. Mais elle est en train de les reconquérir. Le dernier rapport du Trésor français sur les relations commerciales et financières entre la France et les pays d’Afrique montre clairement que le Plan Sénégal émergent (PSE) a permis à  la France d’augmenter son surplus commercial vis-à -vis du Sénégal. C’est un milliard d’euros », révèle-t-il.  

Tant que l’Afrique n’aura pas de souveraineté financière, il pense qu’il est vain d’espérer, juste qu’à  travers l’élimination des barrières tarifaires, qu’il est possible de développer le commerce entre les pays africains. »˜’Il y a beaucoup d’exagérations autour de la Zlecaf. Mais cela va poser un défi économique et démocratique colossal. Au bout du compte, ce qui risque d’arriver avec cette intégration, ce sont des tensions xénophobes, populistes, comme c’est le cas en Europe », regrette-t-il.

Modérateur de la conférence, l’économiste Chérif Salif Sy a signalé que le fondement du système de libre-échange, dans sa forme récente, repose sur les théories économiques classiques de la division du travail. Même s’il admet que nulle part dans le monde, l’avenir n’est décrit à  l’avance, M. Sy défend qu’on ne puisse pas, quand même, ignorer le fonctionnement réel du libre-échange dans les différentes régions du monde. »˜’Si on considère les domaines concernés : la culture, la santé et les services publics, on regrette que certains services comme la liberté de mouvement, celle de déplacement, la mobilité des êtres humains, ne soient mis de côté. (.) Pour des économistes comme Noah Smith et Paul Krugman, le libre-échange, quant au fond, partout o๠il a existé, n’a pas tenu ses promesses. Puisque les effets du commerce international ont été profondément denses pour ce qui concerne les inégalités. Paul Truman va plus loin, en parlant d’immaturité des accords posés dans ce cadre-là  », souligne-t-il.

Promouvoir une stratégie industrielle beaucoup plus moderne

L’économiste français Jacques Berthelot partage la même réflexion que son confrère sénégalais Ndongo Samba Sylla. L’ancien maître de conférences à  l’Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse va plus loin dans les recommandations. Au plan industriel, il trouve qu’il faut promouvoir une stratégie beaucoup »˜’plus moderne » renonçant à  être compétitif au niveau des chaines de valeur mondiales. Ceci, en promouvant les nano-entreprises du secteur informel, en les incitant à  se regrouper. Il urge, pour M. Berthelot, de réduire la production et les exportations de cacao qui »˜’détruisent l’environnement » et promouvoir l’industrie textile pour approvisionner le marché intérieur. Puisqu’elle a été à  la base de l’industrialisation de la plupart des pays du Sud. »˜’Ce qui serait un bon moyen de valoriser le coton africain pour le soustraire des caprices de la fluctuation des cours mondiaux et au dumping des Etats-Unis et de l’Union européenne. Ceci, à  condition de protéger efficacement les importations à  prix cassé de friperie exportée principalement par l’UE et de faire pression sur la Chine et les autres pays exportateurs de vêtements. Afin d’autoriser la protection de l’industrie africaine. Au plan monétaire et financier, il faut appliquer la théorie monétariste moderne et en minimisant l’endettement en devises étrangères », suggère-t-il.  

Si la volonté politique des chefs d’Etat africains est d’aboutir à  un continent qui, à  long terme, réduirait son déficit alimentaire et deviendrait autosuffisant en produits alimentaires de base dans un contexte de très forte croissance démographique, l’économiste français affirme qu’il faut utiliser les moyens de protection utilisés par tous les pays développés, y compris ceux d’Asie. Qui continent de mettre des droits de douane très élevés sur les importations alimentaires.

»˜’Au plan commercial, il est nécessaire de déconnecter du marché mondial en dénonçant et au minimum en renégociant tous les accords de libre-échange et sur l’investissement. Et ceci en commençant par les Accords de partenariat économique (APE) avec l’UE. Que les communautés économiques régionales (CER) deviennent membres de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) afin de disposer de droits de douane consolidés permettant de relever significativement la protection du marché intérieur dans tous les domaines », plaide-t-il.

Concernant le volet agricole et alimentaire, M. Berthelot préconise une réforme radicale sur cinq piliers. Il s’agit du foncier agricole, de la garantie de prix agricoles durablement rémunérateurs, de la promotion des systèmes de production agro-écologique. Mais aussi la compensation des hausses de prix agricoles pour les consommateurs et le changement de leurs habitudes alimentaires, en recentrant la consommation sur les produits régionaux tropicaux et en réduisant la dépendance aux céréales importés, notamment le blé et le riz.

MARIAMA DIEME  

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