François Bernheim : "Le jour où je découvre Patricia Kaas à la fête de la bière de Francfort"

François Bernheim : "Le jour où je découvre Patricia Kaas à la fête de la bière de Francfort"

Parismatch Le 2020-08-05  Source

Après quelques jolis succès comme directeur artistique chez Barclay, je monte ma boîte, désormais à l'affût des talents. Un soir d'hiver 1983, mon ami le chanteur Joël Cartigny m'incite, tout excité, à regarder la vidéo d'une jeune chanteuse qui se produit dans un club en Allemagne. Une pépite.

Cette débutante chante d'une voix rauque et puissante «I'm Just a Gigolo» et quelques tubes de Cloclo. Je suis subjugué. Au dos de la cassette, il y a un numéro de téléphone. J'appelle et je tombe sur la maman, qui ne parle pas un mot de français. Ils vivent à Stiring-Wendel, à la frontière avec l'Allemagne. La maman est allemande, le père de Patricia Kaas, français. Une «gueule noire». Ils mènent une vie difficile égayée par les prouesses artistiques de leur fille. Je finis par comprendre que celle-ci chante le lendemain à la fête de la bière de Francfort. Je prends ma voiture. J'arrive sous un déluge de pluie. Je pénètre dans un chapiteau boueux, où des centaines d'hommes ivres sont assis à d'immenses tables. La «mutti» (maman) et un certain Bernard Schwartz, architecte et ami de la famille, m'accueillent et me désignent un rectangle de 1,50 mètre sur 2 supposé être une scène! Je me dis: elle va chanter là, dans cette ambiance de ripaille et de mâles surexcités'! Soudain, une petite jeune fille toute mince fait irruption dans ce brouhaha.

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Du haut de ses 16 ans, la chanteuse affiche une assurance hors du commun. Conquérante, elle lance un regard aux tablées, l'air de dire: «Les gars, vous allez voir, je vais vous montrer ce que je sais faire.» Au bout de trente secondes, c'est le silence. L'assistance est prise d'un grand frisson, c'est indicible. Il y a un tel contraste entre cette fille frêle et cette voix grave, presque masculine. Pendant plus de dix minutes, son charme opère, c'est magique. Je suis conquis. Le public aussi. Je me dis que si cette fille a pu faire le silence dans de telles conditions, elle pourra le faire partout.

Après sa performance, je me précipite vers elle: «Il faut venir à Paris!» Avec mon amie Elisabeth Depardieu, nous décidons de produire son premier titre. Patricia s'installe dans la capitale. Elle me raconte sa vie le long de la frontière: «J'ai ma chambre en Allemagne et mon salon en France.» «La Musique de la Forêt-Noire» est un bide. La violence des réactions est accablante. «Elle chante comme Dick Rivers», écrit un critique. Elisabeth se retire de la production, mais je crois dur comme fer dans le destin de cette fille de l'Est. Avec Didier Barbelivien, nous concoctons «Mademoiselle chante le blues». La chanson va mettre un an à décoller. RMC passe le disque. La rencontre avec le public a enfin lieu.

Patricia Kaas, il faut la voir aussi. A la Maison de l'Allemagne, où elle se produit, elle donne des frissons au Tout-Paris, dont une certaine Monique Le Marcis, programmatrice de RTL. Nous enregistrons au Studio CBE, rue Championnet, avec l'immense arrangeur Bernard Estardy. Au moment de chanter «Mon mec à moi», elle me dit avec candeur: «Mais il est pas comme ça, mon mec.» Je lui réponds: «Tu endosses un rôle comme au cinéma. Ta voix porte bien le chagrin d'amour.» Elle est éblouissante de sincérité. L'album cartonne (2 millions d'exemplaires vendus) et comprend cinq tubes dont la chanson «D'Allemagne», si biographique. Dans un Olympia bondé, elle va encore nous éblouir: comme Edith Piaf, c'est un petit oiseau fragile, avec une puissance intérieure. Les standing ovations et les rappels peuvent durer très longtemps. Je vais m'éloigner d'elle quand elle perdra un peu de son identité artistique. Mais nous restons très proches. Malgré le succès phénoménal, elle a gardé son âme. Elle reste cette fille de l'Est sympa, le contraire du showbiz.

Auteur-compositeur, François Bernheim fait ses classes chez les Petits Chanteurs à la croix de bois. Découvreur de talents, il collabore avec Renaud (produisant ses deux premiers albums), Gérard Lenorman, Marie Laforêt, Serge Reggiani, Brigitte Bardot... Il est coauteur (avec Christian Bouclier) des sketchs et spectacles de l'humoriste Sandrine Sarroche. Il vient aussi de travailler avec le parolier Pierre Grillet à la réalisation d'un album pour la chanteuse Dani.

« "Un optimiste est un homme qui plante deux glands et qui s'achète un hamac." C'est ma devise, elle n'est pas de moi, mais du maréchal de Lattre de Tassigny.

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